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Sapiens


C’est à coup sûr un livre très vivifiant que le « Sapiens », de Yuval Noah Harari. Ce qui explique son très grand succès. J’avoue l’avoir lu avec intérêt, et que j’ai y pris beaucoup de plaisir. Mais je dois commencer par une critique, avant de passer aux louanges. Car dès le début, dès la première phrase, une inexactitude m’a sauté à la tronche. Ce qui a eu le désagréable effet de me mettre dès le début, dans une forme de « prudence » vis-à-vis des propos de l’auteur. La voilà :

Il y a environ 13,5 milliards d’année, la matière, l’énergie, le temps et l’espace appraissaient à l’occasion du Big Bang. L’histoire de ces traits fondamentaux de notre univers est ce qu’on appelle la physique.

Faux, archi-faux ! La physique n’est pas une « histoire ». Chacun sait cela. On peut faire l’histoire des théories de la physique ou de la connaissance (épistémologie), l’histoire des institutions de la physique et de ses physiciens, mais la physique reste « la science qui tente de comprendre, de modéliser, voire d’expliquer les phénomènes naturels de l’univers. Elle correspond à l’étude du monde qui nous entoure sous toutes ses formes, des lois de sa variation et de son évolution. » (Wikipedia). Prudence, donc. Dès la première page, l’auteur assène une fausseté pour construire une rhétorique. Ou pour le dire mieux, l’auteur met le pathos avant le logos notions centrales en rhétorique). En préparant ce billet, je suis allé lire quelques recensions sur le web, et ces critiques sont bien présentes à d’autres endroits (The Guardian, Sens Critique).

Le gros point positif de ce livre, c’est qu’il ose balayer vite beaucoup de choses, en assumant des partis pris, des raccourcis. C’est un travail de « visionnaire », plus que de pur scientifique. Et pourquoi pas ? Un historien n’a pas à rester enfermé dans sa discipline, et peut mêler anthropologie, histoire, épistémologie, vulgarisation, économie, pour proposer quelque chose. C’est bien le rôle de l’essai. Cet essai, donc, souffre des défauts de ses qualités : plein d’inexactitudes, de raccourcis, de partis pris, mais stimulant, audacieux. On pourrait lui reprocher, alors, un manque de vision (mais cette critique tombe à l’eau car un deuxième tome vient compléter le premier).

Je pourrais continuer à l’infini les exemples : sur l’argent, son apparition et son rôle, c’est très limité (surtout quand on sort de la lecture d’un livre de spécialiste sur le sujet). Voire franchement manipulateur. Sur le capitalisme et l’économie, même modèle : raccourcis, et manque sérieux de rigueur. Il n’est même pas fait mention du fait qu’en termes d’institutions, le capitalisme est tout de même adossé à quelque chose qui s’appelle la propriété privée, l’état de droit, et le respect des contrats. Même la logique fondamentale des échanges et des emprunts n’est pas exacte.

La lecture des mythes et grandes fictions collectives de Harari est stimulante, mais à nouveau trop superficielle : l’argent, la Nation et Dieu au même niveau ? Dans ce cas, tout se vaut, ce qui est une forme de nihilisme.

Sa philosophie de fond, au final, est lisible en fin d’ouvrage, elle me semble être transhumaniste. C’est un vrai sujet de réflexion. L’homme, en augmentant sa capacité à jouer avec les gènes, avec le nano, avec l’hybridation du vivant et de la technique, est-il à l’aube d’une nouvelle ère ? L’auteur semble penser que ce n’est plus une question. On peut ne pas être d’accord.

Pour finir, il faut rendre hommage à l’auteur : c’est facile à lire, riche d’enseignements (à prendre avec précaution, comme je l’ai dit), d’histoires passionnantes sur l’histoire de l’humanité. Au final le succès d’un tel livre est plutôt inquiétant : si des idées aussi nihilistes sur le fond, et peu rigoureuses sur la forme plaisent à autant de monde, cela en dit long sur l’état de l’humanité en ce début de millénaire. Restons optimistes : ce ne sont pas les idées ou la philosophie de fond qui ont fait le succès du livre, mais sa capacité – réelle – à stimuler, provoquer, susciter un débat et une réflexion.

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  1. Lomig: ton analyse m’a bousculé, moi qui me suis enthousiasmé par ce livre (mais je suis bon public) et en effet un manque de recul qui viendra j’espère à posteriori à travers des lectures contradictoires. Pourquoi j’ai aimé ce livre: Harari écrit sa brève histoire de l’humanité ou plutôt raconte toute l’humanité dans une petite histoire simple qui nous donne en un flash une impression du monde. De la même façon que l’astronaute découvre la terre des hommes dans son ensemble et en tire une impression de cohérence, de petitesse et de facilité de compréhension (à plusieurs milliers de kms, les détails de la géographie sont estompés), nous découvrons l’histoire des hommes depuis un point de vue élevé et apaisant par sa simplicité voir son simplisme. C’est presque un elevator pitch de l’humanité présentant ses mythes fondateurs et les étapes de conquêtes pas toujours glorieuses: conquête des animaux, conquête de la nature nourricière, conquête de la planète, conquête de l’homme par lui-même
    Un voyage en altitude donc, sachant qu’un autre voyage donnerait surement une autre brève histoire de l’humanité.

    • salut Bertrand ! content de te lire, et merci pour ton commentaire. Je partage ton point de vue sur la qualité du livre. Il est vraiment plaisant à lire, et la hauteur de vue permet de balayer beaucoup de sujets. j’ai aussi, comme toi, aimé la description d’un certain nombre de conquêtes pas toutes glorieuses.
      En fait, je pense qu’au final, ce qui me dérange c’est qu’en montrant des conquêtes pas très glorieuses, il accompagne par sa position une nouvelle conquête -inéluctable selon lui- celle de l’humain augmenté. Je me pose peut-être trop de questions, et je sais qu’une grande partie des avancées humaines par la technique nous dépassent et sont difficiles à freiner (« ce qui est possible, quelqu’un, quelque part, le fera »).
      Mais je te rejoins, et tu as raison, vraiment sur un point. La hauteur de vue, assumée, nie forcément une partie de la complexité. C’est le prix à payer pour construire une vision. J’ai peut-être été un peu en manque sur cet aspect : assumant de regarder de loin, et de simplifier, l’auteur ne nous propose pas vraiment de vision « positive », ou « fédératrice »… à discuter de vive voix ou ici pour prolonger… !