Catégorie : 📚 Livres

  • L’étonnement philosophique

    L’étonnement philosophique

    Jeanne Hersch, philosophe Suisse, a écrit en 1993, 7 ans avant sa mort, une magnifique histoire de la philosophie intitulée « L’étonnement philosophique ». Livre de maturité, impressionnant de clarté et d’esprit de synthèse, c’est un véritable petit bijou que j’ai déjà recommandé à beaucoup de monde. Après l’avoir lu, j’avais fait un court billet (« Source d’étonnement« ) en 2009 (!), où je dissertais sur la partie concernant Héraclite et Parménide. Dans chaque chapitre, dédié à un philosophe ou à une Ecole de philosophie, Jeanne Hersch souligne le point d’étonnement, la question radicale, qui est la base de la démarche philosophique de chaque auteur.

    Kant

    Grâce à François, j’ai réouvert le livre pour lire le chapitre sur Kant. C’est une magistrale introduction à la pensée de Kant : en 50 pages, Hersch réussit à introduire la démarche de Kant, ses questions métaphysiques, et à nous partager de manière très structurée, en partageant les clefs de compréhension de son « jargon », l’intégralité des « 3 critiques ». J’aimerais pouvoir garder précieusement ces 50 pages en tête, car elles résonnent avec plusieurs parties de mon essai sur le « réel ». D’ailleurs, je dois dire que, si j’aurais bien voulu avoir lu Kant avant d’écrire mon essai, j’ai été plutôt rassuré par cette lecture : mes propres pensées, basées sur Popper et Ferraris, ne m’ont pas fait écrire ou penser trop de conneries (il faut dire qu’à coup sûr, ces deux-là, plus sérieux que moi ont très certainement lu Kant). Ce chapitre dédié à Kant me donne envie de découvrir cet auteur, et je vais déjà réintégrer des éléments de tout cela dans mon essai. Je garde ici quelques notions que je trouve intéressantes à conserver à titre de « traduction » des mots de Kant.

    Concept Définition
    Analytique Se dit d’un jugement où le prédicat est déjà contenu dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont étendus »). Il est explicatif et ne ajoute pas de nouvelle connaissance.
    Synthétique Se dit d’un jugement où le prédicat ajoute une information nouvelle non contenue dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont pesants »). Il étend la connaissance.
    A priori Connaissance indépendante de l’expérience, dérivée de la raison pure, nécessaire et universelle (ex. : mathématiques).
    A posteriori Connaissance dépendante de l’expérience, empirique et contingente (ex. : observations sensorielles).
    Phénomène La chose telle qu’elle apparaît à nos sens, structurée par les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) et les catégories de l’entendement.
    Noumène La chose en soi, indépendante de notre perception et inaccessible à la connaissance humaine, par opposition au phénomène.
    Jugement Proposition qui affirme ou nie un prédicat d’un sujet ; Kant distingue les jugements analytiques et synthétiques, a priori et a posteriori.
    Nécessaire Ce qui ne peut pas être autrement ; lié aux vérités a priori, universelles et immuables.
    Universel Valable pour tous les cas sans exception ; caractéristique des jugements synthétiques a priori qui fondent la science.
    Empirique Relatif à l’expérience sensible ; opposé à l’a priori, source de connaissances a posteriori.
    Transcendantal Relatif aux conditions a priori de possibilité de l’expérience et de la connaissance (ex. : l’esthétique transcendantale pour l’espace et le temps).

    Et comme je sais que je devrais réutiliser d’une manière ou d’une autre les catégories de l’entendement dans mon dernier chapitre, je les pose ici aussi.

    Groupe Catégorie Définition succincte
    Quantité Unité Le concept de l’un, base de toute mesure.
    Pluralité Le concept du multiple, permettant la distinction des parties.
    Totalité Le concept du tout comme synthèse de l’unité et de la pluralité.
    Qualité Réalité Le concept de l’être positif, ce qui remplit l’intuition.
    Négation Le concept de non-être, absence de réalité.
    Limitation Le concept de réalité bornée par la négation.
    Relation Inhérence et subsistance (substance et accident) Le rapport entre une substance permanente et ses propriétés changeantes.
    Causalité et dépendance (cause et effet) Le rapport de succession nécessaire entre phénomènes.
    Communauté (réciprocité) Le rapport d’interaction mutuelle entre substances.
    Modalité Possibilité – Impossibilité Accord ou désaccord avec les conditions formelles de l’expérience.
    Existence – Non-existence Présence ou absence dans le temps et l’espace.
    Nécessité – Contingence Existence inconditionnelle ou conditionnelle.
  • La racisme antiblanc

    La racisme antiblanc

    Je crois que depuis « La France orange mécanique » de Laurent Obertone (@LaurentObertone), je n’avais pas lu un livre aussi difficile à lire, et bouleversant. Ce n’est pas lié à l’écrivain, bien sûr, car François Bousquet (@Bousquet_FR), son auteur, a une plume très agréable, vive et corrosive, mais tout en nuance. Non : c’est difficile, presqu’insoutenable, car les histoires qu’on découvre dans « Le racisme antiblanc » (et leur mise en perspective grâce à l’analyse de l’auteur) mettent dans une rage noire. Ce sont des histoires terribles d’enfants, d’adolescents, humiliés, brisés, meurtris, laissés en pâture par des adultes collectivement coupables (à la première personne souvent car le livre est une enquête de terrain avec énormément d’interviews). Le livre redonne une voix à ces victimes.

    Racisme antiblanc

    Victimes de quoi ? Victimes du racisme antiblanc qui s’est installé avec les populations immigrées des anciennes colonies, renforcé par l’islam conquérant, et l’abandon des zones de non-droits par les pouvoirs publics. Renforcé également par le magistère moral omniprésent de la gauche dans les médias, qui invisibilise toute forme de violence qui n’entre pas dans le discours culpabilisant, abrutissant, consistant à toujours voir le blanc comme l’oppresseur symbolique ou réel des noirs et des arabes.
    Au quotidien, ces pauvres enfants et adolescents, à l’école, dans les clubs de sports, dans les transports, se font harceler, insulter, brimer par des populations françaises de papier, mais fondamentalement encouragées à s’ancrer dans des racines africaines ou musulmanes. Ces histoires sont insupportables, et montrent bien pourquoi les territoires ont été entièrement vidés de leurs populations historiques. C’est une véritable conquête territoriale, au sens de la guerre, et utilisant les mêmes armes.

    Essentiel

    Ce livre est essentiel, et j’en recommande la lecture difficile. Pour reconnaître la souffrance de ces victimes, entendre leur voix. Cette « enquête interdite » de François Bousquet est un livre magnifique. Puisse-t-il ouvrir les yeux de quelques aveuglés volontaires, épris de leurs fantasmes rassurants et suicidaires. Je partage ici l’interview de François Bousquet par l’excellent média Frontières (@Frontieresmedia), pour ceux qui veulent découvrir plus en détail son travail. J’ajoute une réflexion, une dernière : j’ai le sentiment en lisant ces histoires dramatiques de lire la description de vies sacrifiées, au sens anthropologique du terme. Ces pauvres enfants sont sacrifiés sur l’autel de la repentance et de l’empathie suicidaire, pour reprendre la magnifique expression de Gad Saad (@GadSaad).

  • Vision aveugle

    Vision aveugle

    « Vision aveugle » (Blindsight, en anglais), est un roman de science-fiction de Peter Watts, auteur canadien. Il est scientifique de formation, et publie sur son site depuis longtemps une partie de ses nouvelles en licence Creative Commons.
    C’est un roman étrange, et à vrai dire j’ai été un peu déçu. L’histoire, pourtant, avait tout pour me passionner : un groupe de 4 astronautes est envoyé en mission pour aller voir ce qu’est l’étrange objet qui envoie des signaux depuis une « comète trans-neptunienne de la ceinture de Kuiper ». C’est le thème ultra vu et revu de la « rencontre du 3ème type » avec les extra-terrestres. Tout y est assez bien décrit, le roman déborde d’imagination et il y a pleins de passages super, mais c’est très (trop) cérébral, les réflexions (passionnantes au demeurant) sur la conscience, l’IA, la biologie et plein d’autres sujets prennent trop de place par rapport à l’action et à l’histoire.
    C’est le roman d’un scientifique, super cultivé (la biblio à la fin le confirme, on dirait une bibliographie de thèse de recherche), avec des thèmes passionnants, mais pour moi pas un romancier pur et dur. Les personnages sont tous complètement déjantés, et il est dur de s’y projeter. Dommage, car l’idée de fond du roman (que je ne divulgache pas) est vraiment une idée géniale, un peu maltraitée par trop de sérieux et de rigueur, et pas assez de sens narratif. La « Hard science fiction » ne doit pas devenir de la science tout court.

  • Pêcheur de perle

    Pêcheur de perle

    Je suis en train de terminer le formidable livre d’Alain Finkielkraut, « Pêcheur de perles ». Il est formidable pour les raisons habituelles avec cet auteur : écriture ciselée, précise et forte, richesse du vocabulaire, humilité d’un vrai penseur, tout cela donne toujours avec « Finkie » des ouvrages agréables à lire, édifiants, touchants. Mais il est formidable pour deux autres raisons que j’aimerais souligner pour vous donner envie de le lire.

    Pêcheur de perles

    Le prologue du livre le dit bien, il s’agit d’un livre de passionné de citations (je le suis également, ma collection est à votre disposition). Ce prologue, à la relecture, mérite d’être partagé ici, tant il donne à voir le style de Finkielkraut, et le projet de ce livre.
    Walter Benjamin collectionnait amoureusement les citations. Dans la magnifique étude qu’elle lui a consacrée, Hannah Arendt compare ce penseur inclassable à un pêcheur de perles qui va au fond des mers « pour en arracher le riche et l’étrange ».
    Subjugué par cette image, je me suis plongé dans les carnets de citations que j’accumule pieusement depuis plusieurs décennies. J’ai tiré de ce vagabondage les phrases qui me font signe, qui m’ouvrent la voie, qui désentravent mon intelligence de la vie et du monde. Et plutôt que de les mettre au service d’une thèse ou d’une démonstration, je me suis laissé guider par elles, sans idée préconçue. Ces phrases n’étaient pas pour moi des ornements, mais des offrandes. Elles ne décoraient pas la pensée, elles la déclenchaient ; elles ne l’illustraient pas, elles la tiraient du sommeil.
    Avant le grand saut dans l’éternel nulle part, j’ai ainsi dressé, sans chercher à être exhaustif ni à faire système, le bilan contrasté de mon séjour sur la Terre.

    Chaque court chapitre s’ouvre donc sur une citation, qui sert de point de départ à une réflexion de l’auteur, libre, riche, pleine de reflets surprenants, avec en fond la parole d’un homme qui n’assène jamais de certitudes, mais cherche la vérité, et partage ce qu’il a trouvé sans prétendre avoir fait le tour : ni plus, ni moins. Cette logique de citations, agrémentées de réflexions qui les éclairent et les font vivre, m’a fait penser aux lectures Talmudiques de Levinas.

    Densité

    Le livre est formidable également par sa densité. Les textes, pour être courts, sont, à l’évidence mais sans que cela soit visible, travaillés, ciselés, relus, raccourcis, peaufinés : la pensée exprimée utilise toute la puissance de notre belle langue, s’appuie sur de nombreux auteurs, et l’on mesure, à la lecture, la profondeur de la culture de Finkielkraut. Cet homme est un intellectuel hors-pair, et un travailleur infatigable. Il nous éclaire sur notre époque, mais aussi sur notre condition humaine.
    Ce livre est entré dans mon petit Panthéon personnel des meilleurs livres. Je sais que je le relirai, autant pour la forme que pour le fond.
    C’est une grande leçon d’humilité pour moi : je publie chaque mois au travail une newsletter, intitulée « Fantaisies », qui s’ouvre systématiquement par la « citation du mois », que je commente en un ou deux paragraphes. Je mesure, à la lecture du « Pêcheur de perles », l’abime qui sépare mon bricolage d’un véritable travail d’écriture. Rien que pour cela, la lecture de ce livre était indispensable.

  • La parole aux machines

    La parole aux machines

    Thibaut Giraud (alias Monsieur Phi) vient de publier un ouvrage passionnant et très solide sur les LLM : sous-titré « Philosophie des grands modèles de langage », il revient sur les premiers pas des LLM (Large Language Models), sur la manière dont cela fonctionne, pour terminer l’ouvrage par une série de questions toutes plus passionnantes les unes que les autres, et qui sont pour le moment sans réponses totalement certaines (les LLM ont-ils une conscience ? les LLM peuvent-ils nous nuire ?).
    Je ne vais pas détailler dans cette recension le livre par le menu, d’une part parce que ça n’aurait pas grand intérêt (allez l’acheter, je vous le recommande), et d’autre part parce qu’une partie de son contenu est en partie accessible en ligne (à plein d’endroits pour la description de ce que sont les LLM et sur la chaine Youtube de Monsieur Phi, pour les aspects développés dans la deuxième partie du livre, dont les vidéos sont toujours très bien faites (je la suis depuis déjà plus de 7 ans). Je linkerai ici celles qui renvoient à certains passage du livre. Je partage simplement quelques points que je retiens personnellement, et qui ont alimenté ma réflexion et soulevé des questions.

    Vrai connaisseur

    Thibaut Giraud, docteur en philosophie, spécialiste de la logique et de la philosophie du langage, est quelqu’un de vraiment très pédagogue, et qui met les mains dans le cambouis. Les LLM, ils ne les regardent pas du haut d’une tour conceptuelle flottant dans l’éther philosophique : non, il s’en sert, l’utilise, la teste, y réfléchit, et s’appuie sur les travaux des chercheurs pour continuer à y réfléchir. Cela permet de se rendre compte, comme sur beaucoup de sujets, à quel point les journalistes invitent en général non pas les experts des sujets, mais ceux qui sont prêt à baratiner pour leur servir ce qu’ils veulent entendre. Thibaut Giraud, c’est le moins que l’on puisse dire, règle leur compte, à juste titre, à des guignols comme Luc Julia ou Raphaël Enthoven, qui sont invités partout, pour dire des choses fausses à propos des LLM, ne prouvant rien d’autre que leur incapacité crasse à simplement confronter leurs idées à la réalité empirique. Si vous voulez voir un mise à mort philosophique, c’est intéressant. Raphaël Enthoven raconte n’importe quoi. Luc Julia aussi. Merci à Thibaut Giraud de montrer leur nudité.

    Les machines ont pris la parole

    Le livre s’ouvre sur ce qui devrait tous nous étonner, radicalement : les LLM signent une rupture réelle dans l’histoire de l’humanité. Depuis leur arrivée, et l’accélération du développement de leurs compétences, les humains ont perdus le monopole du langage. Cette caractéristique qui nous permettait de séparer les humains du reste de l’univers est tombé. Tout texte, désormais, est possiblement le fruit du travail d’une machine, et dans la plupart des cas il est presqu’impossible au commun des mortels de faire la différence entre une production humaine et celle d’un LLM.
    Le doute s’immisce… Un doute étrange et profondément nouveau. Songez-y : il aurait été absurde de le formuler il y a seulement dix ans. Nostalgie d’une époque où l’écriture était encore le privilège de l’humanité… C’est fini. (…) (les doutes) continueront de peser sur tout ce qui s’écrit, et de plus en plus au fur et à mesure qu’augmentera la qualité des textes générés. Ne serait-ce qu’en cela, il me semble que notre rapport au langage a été profondément et irrémédiablement changé : sa maîtrise n’est plus le critère de distinction par excellence de l’être humain. Désormais, les machines aussi parlent. Pour autant, pensent-elles ?
    Une bonne partie partie du livre est consacré à répondre à cette question, loin d’être triviale, et auquel le bon sens n’apporte en général qu’une réponse préfabriquée visant plus à se rassurer qu’à sérieusement considérer cette problématique, d’où le grand intérêt du livre.

    Changement de paradigme

    Ce qui rend contrintuitifs beaucoup de débats à propos de l’IA et des LLM, c’est que la paradigme informatique à l’oeuvre n’est plus le même que celui que nous avons intériorisé pendant les trente ou quarante dernières années. Nous sommes sortis sur paradigme purement « programmé » (une suite d’instructions dit à la machine ce qu’elle doit faire), à un paradigme « d’apprentissage » (un réseau de neurones formels, pré-entrainé, apprend automatiquement, sur la base d’énormes quantités de données, à produire les « bonnes » réponses). Dans le cas d’un programme classique, on sait décrire précisément ce que fait le code (même s’il le fait dans des échelles de temps et de données sans commune mesure avec ce que nous pouvons imaginer). Dans le cas d’une IA, et plus spécifiquement d’un LLM, nous ne savons pas, devant le fonctionnement du modèle, dire précisément ce qu’il fait. Les milliards de paramètres du réseau de neurones ne nous permettent pas vraiment d’être très clair sur la manière dont le modèle donne la bonne réponse.
    On redécouvre dans ce domaine la notion d’émergence, ou d’ordre spontané : un ensemble même minimal de règles peut donner lieu des résultats complexes, imprévisibles. Les neurones donnent bien naissance à la « conscience », n’est-il pas naturel qu’un réseau de neurones informatique, surtout de cette taille là, puisse générer des choses inattendues et non prévisibles ?

    Les machines sont-elles conscientes ?

    Poser la question, et elle est pertinente, montre à quel point cette révolution technologique est radicale : on est en pleine science fiction. S’appuyant sur beaucoup de travaux de chercheurs (notamment certains de ceux qui travaillent chez OpenAI ou Anthropic), l’auteur montre que sur des LLM simplifiés, on a pu mettre en place des « sondes » qui permettent d’accéder à l’état de certaines couches de neurones du réseau. La conclusion est pour le moins troublante (détail dans cette vidéo).
    C’est un résultat fascinant : avec ces sondes, il semble que l’on mette le doigt sur une véritable représentation interne qui a émergé au cours de l’entraînement pour faciliter le travail de prédiction. La boîte noire du réseau de neurones n’est plus si noire. Et les chercheurs sont allés plus loin pour identifier le rôle que joue cette représentation interne : que se passe-t-il quand on la manipule ? (…) Grâce aux sondes qu’ils ont entraînées, les chercheurs savent maintenant ce qui, dans l’état interne du modèle, représente l’information, selon laquelle il y a un pion blanc sur la case f8 par exemple. Ils peuvent dès lors manipuler cet état interne pour qu’il représente plutôt la présence d’un pion noir sur cette case. Ils ont en quelque sorte changé, non pas l’état du plateau selon l’historique de coups, mais ce que le modèle a « dans la tête », sa représentation du plateau, quand il y a réfléchit. Désormais, il « voit » un pion noir en f8. (…) De façon générale, après manipulation de la représentation du modèle, les prédictions restent des coups légaux selon la représentation modifiée dans plus de 99,9% des cas.
    Pour aller plus loin des chercheurs ont publié un papier intitulé « La conscience dans l’intelligence artificielle : l’éclairage des sciences de la conscience » (Butlin et al. 2023). Ils prennent un certain nombre de modèles scientifiques de la conscience, et des caractéristiques de la conscience, et regardent si les modèles LLM répondent à certains de ces critères. La conclusion est sans appel : nos connaissances sur ce qu’est la conscience ne nous permettent pas vraiment de répondre à la question.
    En somme, ce rapport sur la conscience artificielle semble avant tout mettre en lumière un profond déficit de connaissance : même en se basant sur nos meilleurs théories scientifiques de la conscience, celles-ci ne nous en apprennent tout simplement pas assez pour déterminer si un système est ou n’est pas conscient. Et ce n’est pas seulement une incertitude liée au fait que nous ne savons pas quelle est la bonne théorie parmi les six proposées : aucune ne permet de trancher de façon claire. Nous sommes face à une ignorance fondamentale qui devrait nous inciter à la prudence sur ces questions d’attribution de conscience. (…) Nous sommes capables de construire des machines simulant la conscience, mais pas de répondre à la question de savoir si elles sont effectivement conscientes. Et nous sommes partis pour construire de plus en plus de ces machines quoi qu’il en soit. C’est perturbant, mais c’est ainsi. En attendant d’y voir clair, commençons par ne pas ignorer notre ignorance.

    Autonomie et alignement

    Dans cette logique, Thibaut Giraud termine le livre en discutant les concepts d’autonomie et d’alignement, montrant un certains nombre d’exemples et de cas limites, où l’on parvient à mettre en évidence des comportements étranges et non alignés des LLM (capacités à mentir, ou à se comporter différemment de ce quel les développeurs avaient mis comme intention dans le modèle). Le fait de faire expliciter les CoT (Chain of thoughts, les maillons du raisonnement) permet en partie de limiter ces phénomènes, mais ça n’est pas si simple, et par ailleurs, ces éléments feront partie de la matière d’entraînement des LLM, donc potentiellement ils pourraient les contourner. L’auteur renvoie à la Déclaration sur le risque de l’IA (avec en auteur entres autres Yoshua Bengio). Cela rejoint les prises de position d’Elon Musk sur l’IA, et son engagement dans une IA open source, dont le but est de chercher le maximum de vérité. Car oui, ces « choses » ne semblent qu’à leur début, avec une puissance énorme, et un contrôle par les humains plutôt mal assuré. Prudence et utilisation vont de pair, à mon sens. Ce n’est pas en mettant la tête dans le sable que l’on pourra jouer avec cette réalité.

    Ouvrage passionnant

    Je vous recommande chaudement ce livre admirable de clarté, et de profondeur. Tout y est bien mis en perspective, concret quand il le faut, conceptuel quand il le faut, sourcé toujours, et souvent drôle. Vous y découvrirez encore plein d’autres choses passionnantes, comme les expériences de pensée de la chambre chinoise, ou du cerveau colossal (d’ailleurs aussi présent dans Le problème à trois corps).
    A lire, pour ne pas se contenter des avis superficiels conduisant au rejet suffisant, ou à l’adhésion béate.

  • La messe n’est pas dite

    La messe n’est pas dite

    Je viens de terminer le dernier d’Eric Zemmour @ZemmourEric, « La messe n’est pas dite », dans la nouvelle collection Pensée libre dirigée par Sonia Mabrouk @SoMabrouk chez Fayard. Sous-titré « Pour un sursaut judéo-chrétien », cet essai très dense et direct livre un propos assez simple, issu d’une réflexion beaucoup plus profonde sur les liens entre la France et le christianisme, et le catholicisme en particulier. Ce propos tient en quelques mots, si on le résume à l’extrême : la France a une part de son identité qui est chrétienne, et même catholique, et si on l’oublie, on perd l’identité française. De même si on oublie en quoi le catholicisme est le prolongement du judaïsme, en tout cas pour son expression française (Zemmour s’appuie ici sur Renan et sa somme « Histoire des origines du christianisme »).
    J’ai trouvé, comme toujours avec Zemmour, son ouvrage à la fois érudit, instructif, et d’une grande clarté. Sa plume est vraiment très agréable, et tranchante. Ça se lit comme du petit lait, pourrait-on dire. Le propos est vaste, couvre de nombreuses époques et sujets, mais jamais le lecteur n’est assommé ou noyé. Je regrette juste, à titre personnel, de n’être pas assez cultivé pour lire tout cela avec un regard critique historique. Il en fait la promotion en ce moment partout, donc vous pourrez facilement le voir discuter du contenu avec divers interlocuteurs…
    Je n’ai pas grand-chose à dire sur le fond, car cela me paraît être du bon sens. D’autres avaient déjà insisté pour rappeler à quel point les racines chrétiennes de l’Europe, et leur reconnaissance, sont importantes pour l’identité. Zemmour souligne avec une grande justesse à quel point le christianisme, basé sur la foi individuelle, a participé à la synthèse de la notion d’individu libre telle que nous la connaissons maintenant (synthèse expliquée par Philippe Nemo). Si, en effet, la foi est individuelle, alors personne ne peut lire dans l’âme ou l’esprit de quelqu’un pour savoir ce qu’il pense, ou croit. C’est une donc une porte ouverte, paradoxalement, par l’orthodoxie, à la liberté de croyance. Il aurait peut-être été intéressant d’approfondir ce qui s’est joué sur ces sujets lors du schisme catholique / protestant : il me semble que cela aurait approfondi cette partie de la discussion, tout en ouvrant la réflexion sur ce qui semble se dessiner comme rupture entre les USA et l’Europe en ce moment.
    Au-delà de ces maigres critiques qui n’expriment que ma frustration pour ce texte volontairement trop court, mais excellent, j’espère que ces idées, portées brillamment par Zemmour, Knafo @knafo_sarah et Reconquête @Reconquete_off, gagneront l’audience qu’elles méritent : il en va de la survie de notre pays.