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  • L’esthétique, une philosophie de la perception

    L’esthétique, une philosophie de la perception

    Bence Nanay est professeur à l’université d’Anvers, spécialisé en philosophie de l’esprit, philosophie de la perception et en esthétique (la page Grokipedia est très complète et bien faite). J’avais commandé son ouvrage (« L’esthétique, une philosophie de la perception ») à la suite du visionnage de la vidéo d’une conférence où il dissertait sur les « catégories » d’éléments qui pourraient être des invariants culturels dans l’appréciation esthétique, passionnante (aucune culture ne valorise de la même manière les pleins et les vides dans un tableau, mais dans toutes les cultures ce rapport entre le plein et le vide a un sens, et fait partie des éléments entrant dans les jugements esthétiques).

    Remarquable chercheur

    Plusieurs choses sont marquantes à la lecture de cet ouvrage, sur la forme et la manière de raisonner, et montrent, à mes yeux, à quel point Bence Nanay est un penseur rigoureux, honnête, et un véritable chercheur.

    • Le propos est toujours tout en nuance, avec beaucoup de finesse, ne refusant jamais ni la complexité, ni la proposition d’hypothèses réfutables : l’auteur est dans une vraie démarche de réfutation des arguments et des hypothèses. Cela rend parfois la lecture un peu difficile, ou en tout cas exigeante, car souvent le propos se ramifie pour détailler tous les contre-arguments et les passer en revue, les réfuter, ou les utiliser pour amender le propos.
    • L’auteur, dont l’approche est philosophique, s’appuie tout autant sur des penseurs de l’esthétique ou de l’histoire de l’art, comme sur des philosophes, mais aussi sur les avancées de la science (imagerie mentale, oculométrie, etc..) pour confronter les hypothèses, à nouveau avec ce que l’on sait. Multi-disciplinaire, dans le bon sens du terme, cela rend l’ouvrage très riche en termes d’apports (la bibliographie en fin d’ouvrage est impressionnante)
    • L’auteur est toujours capable de redescendre sur des exemples très concrets pour illustrer son propos parfois très conceptuel et élaboré, et toujours aussi capable d’apporter une petite touche d’humour. Vraiment très agréable.

    Concepts importants

    Loin de moi l’idée de résumer un tel ouvrage, mais je vais essayer de partager ici quelques idées clefs, et des concepts que j’ai trouvé très utile pour penser nos « expériences esthétiques ». L’objet du livre est comme le dit l’auteur de « mettre à jour le rapport complexe entre esthétique et perception ». Un axe de travail fort de Bence Nanay est la philosophie de la perception, et la thèse du livre est que certaines expériences esthétiques (une grande partie) sont éclairées, mieux comprises, en s’appuyant sur ce que l’on sait de la perception, et de l’attention en particulier. Nous savons des choses sur les différentes manières dont les humains sont attentifs, et cela apporte beaucoup à la réflexion sur ce que sont les expériences esthétiques, et sur ce qui les caractérise.

    Attention distribuée

    Au moment de rédiger mon billet, je me rends compte à quel point la richesse du texte de l’auteur sera très mal rendue : d’une part par la simplification que je vais faire pour garder une trace d’une taille raisonnable, et d’autre part mon souvenir déjà un peu moins précis. Tant pis. L’attention distribuée est un concept central dans le livre. L’attention, de manière basique, est ce sur quoi nous faisons porter notre conscience. Et l’auteur montre très bien, d’une part, que l’attention esthétique est souvent « désintéressée » (c’est-à-dire non engagée via des intérêts pratiques immédiats, autre que le plaisir et ou l’émotion recherchée), et d’autre part qu’il existe plusieurs types d’attention. Nous pouvons faire, a minima, attention à des objets ou entités (un tableau, un pomme, un ami, une idée), et/ou à des propriétés d’objets (la forme, la couleur, etc.). Et nous pouvons, par ailleurs, faire attention de manière ciblée, ou de manière distribuée. Ce double découpage, très utile pour préciser ce que l’on entend par « attention », permet de distinguer quatre manières dont nous pouvons mobiliser notre attention.

    1. distribuée en ce qui concerne les objets et ciblée en ce qui concerne les propriétés (ex : je trie des chaussettes pour mettre ensemble celles qui sont de la même couleur)
    2. distribuée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés (un bon exemple, est l’état de notre esprit quand nous flânons)
    3. ciblée en ce qui concerne les objets, et ciblée en ce qui concerne les propriétés (« L’exécution de la plupart des actions guidées par la perception présuppose une attention de cette sorte »)
    4. ciblée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés)


    Je simplifie la discussion, mais l’auteur explore dans le livre la thèse selon laquelle une grande partie des expériences esthétiques reposent sur le 4ème mode (attention ciblée sur un objet et distribuée sur ses propriétés).
    L’attention esthétique n’équivaut pas à un manque d’attention. Elle équivaut à une attention distribuée entre une variété de propriétés et qui est néanmoins ciblée sur le même objet. Ainsi nous pouvons dire que l’intérêt esthétique n’est pas réellement du désintérêt mais plutôt un intérêt distribué.
    Je précise que l’auteur revient en fin d’ouvrage sur des expériences esthétiques reposant sur une mobilisation ciblée de l’attention, notamment pour les expériences liées aux films, ou à la narration. Je laisserai cela de côté dans mon billet, car cela emporterait trop loin la discussion pour un modeste billet.

    Triple perception

    Cela étant posé, il faut bien sûr commencer à discuter de ce que l’on perçoit. Je reste, comme l’auteur dans une bonne partie de l’ouvrage, sur les exemples liées aux tableaux et aux images, car ils sont très parlant (mais la discussion ne s’y restreint pas). Pour comprendre la perception d’images, il est utile d’avoir un modèle de triple perception.

    Lorsqu’on traite de la perception d’image, il nous faut considérer non pas deux mais trois entités? Ce sont les suivantes :

    • A – la surface bidimensionnelle de l’image
    • B – l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement
    • C – L’objet dépeint tridimensionnel

    La nouveauté réside dans la distinction entre B et C qui ont été traités de manière interchangeable dans les écrits spécialisés. or bien qu’ils semblent souvent semblables, ce n’est pas toujours le cas. B et C s’écartent l’un de l’autre à partir du moment où l’image n’est pas pleinement naturalistes. Les caricatures fournissent un excellent exemple. Lorsque nous regardons une caricature (par exemple) de Mike Jagger, C est Mike Jagger lui-même. Mais B, l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement, possède de traits bien différents de Mike Jagger lui-même. Par exemple B a d’ordinaire des lèvres plus épaisses.

    L’auteur revient en détail sur la manière dont nous percevons une image, (via A et B, C n’étant pas perçu au moment où l’on regarde l’oeuvre). C est représenté, parfois, mais de manière quasi-perceptuelle, grâce à notre imagerie mentale. Cela permettra à l’auteur d’apporter (cf. plus bas) la notion très importante de propriétés pertinentes du point de vue esthétiques.

    Propriétés pertinentes du point de vue esthétiques

    Allant un peu plus loin, Bence Nanay, comprenant l’impatience du lecteur, passe à l’étape suivante : c’est bien beau de parler d’attention distribuée sur des propriétés, et triple perception, mais de quelles propriétés parlons-nous ? Je ne peux rentrer dans le détail de la discussion riche et passionnante, pleine de nuances, portée par l’auteur avec maestria, mais il passe en revue un certain nombre de propriétés esthétiques, classiques et utilisées de longue date dans l’histoire de l’art et en esthétique, et montre de manière convaincante qu’elles aboutissent à des contradictions ou à difficultés, qu’il est possible de lever en utilisant une notion plus ouverte, et plus large, les propriétés pertinentes du point de vue esthétiques. Il en donne la définition suivante.
    Voici ma définition (assez libérale) qui, encore une fois, devrait être considérée comme une définition de travail : si prêter attention à une propriété d’un particulier modifie la valence de l’expérience que l’on fait de ce particulier, c’est une propriété pertinente du point de vue esthétique. En d’autres termes, si prêter attention à P me conduit à apprécier d’avantage (ou moins) mon expérience, P est une propriété pertinente du point de vue esthétique. (…) Il devrait être clair que la même propriété peut être pertinente du point de vue esthétique dans un contexte et totalement non pertinente du point de vue esthétique dans un autre.

    Le semi-formalisme

    Le formalisme « radical » est l’affirmation selon laquelle « F : les seules propriétés d’une oeuvre d’art pertinentes du point de vue esthétique sont ses propriétés formelles ». C’est évident que le formalisme est faux, mais Bence Nanay prend le temps de montrer ce qu’il faut sauver du formalisme, et pourquoi il a longtemps été considéré comme justifié, avant de proposer une version plus complexe, et rendant mieux compte de la réalité de nos expériences esthétiques : le semi-formalisme. Il s’appuie sur l’introduction de propriétés semi-formelles.
    Les propriétés semi-formelles sont des propriétés de l’image qui dépendent de façon constitutive des propriétés formelles de l’image (ou sont identiques à elles). Pour être plus précis, P est une propriété semi-formelle d’une oeuvre d’art particulière, x, si P dépend de manière constitutive des propriétés formelles de x (ou est identique à elles).
    Une discussion importante est nécessaire pour détailler ce qu’on appelle « dépendance constitutive », et on sait gré à l’auteur de simplifier le propos en posant que « ce sont les propriétés formelles de x qui font des propriétés semi-formelles de x ce qu’elles sont ». Tout cela peut paraitre un peu oiseux, et inutilement complexe, mais c’est ce qui permet à Bence Nanay, quelques pages plus loin, de montrer pourquoi dans certains cas, les intentions d’un artiste, sont strictement dénuées de pertinence pour notre évaluation esthétique si elles ne dépendent pas de façon constitutive des propriétés formelles de l’image. Idem pour le contexte historique ou social. Il donne l’exemple suivant :
    Jerrold Levinson soutient qu’on ne peut comprendre (ou évaluer) les œuvres d’art en les séparant du contexte d’histoire de l’art qui est le leur (Levinson, 1979, 2007). Et la manière dont une œuvre d’art se situe dans l’histoire de l’art n’est pas une propriété formelle selon les versions classiques du formalisme. Mais est-ce une propriété semi-formelle aux yeux du semi-formaliste? Prenez un des exemples de Levinson, la propriété d’« être influencé par Cézanne ». Comme auparavant, savoir si cette propriété compte comme semi-formelle dépend des détails de l’exemple. Si les marques de pinceau du tableau en question sont ce qu’ils sont à cause de l’influence de Cézanne, alors cette propriété est semi-formelle, car elle dépend de façon constitutive des propriétés formelles de l’image. Mais si l’influence se limite à ce que le peintre du tableau en question a parcouru la Provence pour peindre des paysages, la propriété d’« être influencé par Cézanne » ne sera pas une propriété semi-formelle. La vérité est que le contexte de l’histoire de l’art est parfois pertinent (mais non toujours) pour notre évaluation esthétique des images.

    Unicité

    Je ne reviens pas non plus en détail sur cette discussion passionnante, mais l’unicité d’une oeuvre (réelle ou non) joue un rôle important dans notre expérience esthétique. De fait, ce qui compte, c’est de traiter visuellement quelque chose comme unique, et comme si nous le rencontrions pour la première fois. Cette première rencontre favorise et crée les conditions d’un attention distribuée : nous tâchons de porter notre attention à toutes sortes de propriétés de l’objet, pour en comprendre le sens.

    Histoire de la vision

    A nouveau une question passionnante : la vision et la perception ont-elle une histoire ? Notre manière de percevoir les choses ont elles évoluées au cours de l’histoire. L’auteur livre plusieurs arguments très convaincants (qu’il ne prétend être définitif) : l’apparition de manière très concentrée au XVIème siècle (renaissance italienne) de nombreuses oeuvres supposant une capacité de perception double (qui n’était que très peu présente avant), et des traités comme le De Pictura (1435, donc préalable à cette période) d’Alberti (1404-1472), décrivant la composition des oeuvres en ne parlant que de la scène dépeinte (B) et ne mentionnant jamais les relations entre A et B, pourtant caractéristiques d’une perception double. Cela rejoint un autre éclairage que j’ai eu l’autre jour, lors d’un exposé sur l’apparition du Bureau d’études (séparation/distinction entre conception et réalisation) à peu près à la même période avec le travail de Brunelleschi pour le dôme de Florence. Il y a donc eu, probablement, une période (au moins en Occident) de profonde modification dans notre manière de percevoir et voir les objets.

    Programmes de recherche

    Un dernier point qui m’a intéressé dans la lecture du livre, est la mention faite par l’auteur (né en Hongrie) des travaux d’Imre Lakatos (philosophe des sciences), lui aussi né en Hongrie. Lakatos était un prolongateur de la pensée de Karl Popper, et j’ai trouvé l’éclairage sur les programmes de recherche « dégénérescents » et « progressistes » particulièrement intéressant. Cela fait partie aussi de ce qui m’a fait me sentir en bonne compagnie dans ce livre. En gros, un programme de recherche est une séquence temporelle d’un ensemble de théories scientifiques. Un programme de recherche progressiste ne contredit pas de données nouvelles, et il effectue de nouvelles explications et prédictions. Un programme de recherche dégénérescent est un programme de recherche qui contredit parfois de nouvelles données et n’effectue pas ou presque pas de nouvelles prédictions. Le programme dégénérescent ajoute régulièrement de nouvelles hypothèses ad hoc pour protéger son noyau et justifier des contradictions. Lakatos soutient qu’il est parfois utile d’être loyal à un programme dégénérescent, car il peut se redresser parfois, mais seulement un certain temps. Bence Nanay applique cette distinction, en philosophie, au programme de recherche sur les « propriétés esthétiques » (bourré de contradiction et d’arguments ad hoc) versus le programme de recherche sur les « propriétés pertinentes du point de vue esthétiques ».

    A lire

    Un ouvrage vraiment superbe, exigeant, et qui apporte un éclairage majeur à mon sens complétant parfaitement les ouvrages plus orientés purement sur l’esthétique et les critères esthétiques, car il apporte une vue plus large en partant de la perception pour aller vers les expériences esthétiques.

  • La possibilité de Dieu

    La possibilité de Dieu

    Aurélien Marq (@AurelienMarq) est un haut fonctionnaire et essayiste, contributeur régulier de Causeur (@Causeur), Atlantico (@atlantico_fr) et Front Populaire (@FrontPopOff). Je le suis depuis un certain temps sur X, j’ai commandé (et offert) son livre « La possibilité de Dieu » dès sa parution. J’apprécie en effet beaucoup les prises de positions de l’auteur sur les sujets de société, et j’ai trouvé passionnant de découvrir la manière de penser d’Aurélien Marq sur ce sujet ô combien complexe.

    Honnête homme

    Un mot d’abord sur l’auteur et son style. Précis, argumenté, foisonnant de références littéraires, philosophiques, scientifiques, on voit tout de suite que le sujet passionne l’auteur. D’une manière qui me touche : loin de prétendre détenir la vérité, le livre est une livre de questionnement, et d’appel au dialogue. Le remarquable chapitre dédié à la discussion, réfutation, des principaux arguments des athées est à mon sens représentatif du style de Marq : sa quête est celle du vrai, et il crédite les athées d’apporter au moins certains morceaux de cette vérité, permettant y compris aux religieux et aux croyants, de mieux penser leur foi et leur religion, en les débarrassant des superstitions et du dogmatisme. Etant athée, j’y suis sensible : je crédite les croyants, en miroir, d’exactement la même chose. Les croyants, la spiritualité, empêche les athées de tomber dans un bête matérialisme, refusant la complexité et le mystère. Je vais lui demander de préfacer l’essai que je suis en train de terminer, tant j’ai trouvé une démarche en miroir. Je me permets d’ajouter un point : ses prises de position, à plusieurs reprises dans le livre, montrent un esprit critique remarquable, et un courage intellectuel que l’on aimerait voir plus souvent. Pas de blabla multiculturaliste, ou relativiste, dans cet essai : uniquement un honnête homme, fin, courageux, qui recherche la vérité. Je serai très honoré qu’il accepte de lire mon essai, et encore mieux, de le discuter avec moi. Le préfacer, nous verrons, encore faut-il qu’il y trouve matière intéressante.

    Passionnant

    J’ai trouvé la lecture très agréable, même si le chapitre « Définir Dieu » m’a un peu déçu. C’est souvent ma question à ceux qui parlent de Dieu « qu’entends-tu par Dieu? », et la réponse me parait souvent un brin évasive, ou tellement large et multifacettes, que c’est une manière de dire en un seul mot « mystère-nature-divin », où le « divin » prend des sens multiples.
    Mais ce chapitre se voit fort heureusement complété par la suite de l’essai. Les discussion y sont passionnantes, et je retrouve plein de sources et d’inspiration communes (notamment le très bel échange entre Richard Dawkins et Ayaan Hirsi Ali – @Ayaan). Nombre de citations vont venir compléter ma collection, et quelques passages du livre me paraissent digne d’être retenus également. Au final, et je sens un progression dans l’essai vers cette double conclusion qui contredit presque certains autres passages :

    • rejoignant sur ce point Adin Steinsaltz, Aurélien Marq semble penser qu’au final le « divin » est l’antithèse de « l’absurde ». Je me permets de recoller ici cette phrase de Steinsaltz : « La croyance en D-ieu peut être naïve et puérile ou bien raffinée et élaborée. Les images que nous nous en faisons peuvent être absurdes ou philosophiquement abouties. Cependant, cette croyance, une fois débarrassée de tout verbiage, se résume ainsi : l’existence a un sens. Certains pensent, probablement à tort, qu’ils le connaissent, alors que d’autres se contentent d’y réfléchir. Tout ce que nous vivons apparaît comme un ensemble décousu. Le fait que nous nous efforcions de relier entre elles ces différentes particules d’information repose sur notre foi, a priori, qu’il existe bien une certaine connexion ». Les athées voient le monde comme dénué de sens global, là où les croyants voient le monde comme ayant un sens. Précisons tout de suite, en tant qu’athée, que je suis convaincu que le sens global du monde (du réel) n’existe pas, ou m’échappera toujours, et que, bien sûr, nos vies sont remplies de sens, car les humains ont besoin et soif de sens.
    • le second point, lisible, est que l’auteur, au final, est d’accord avec la symbolique incroyable qu’a apporté le Nouveau Testament : s’incarnant dans un homme, Dieu montre qu’il y a du divin et du sacré dans l’humain. A nouveau, je suis en accord total avec ce point de vue, mais il me semble possible sans avoir besoin de recourir à un Dieu extérieur à nous, existant indépendamment de nous, ou étant la cause de toutes choses.

    Critique constructive

    Avant de recommander à nouveau cet excellent essai, je mentionne un point qui me semble une faiblesse dans le raisonnement de Marq : il sous-estime la puissance des phénomènes d’émergence. Oui, c’est proprement miraculeux que la vie, la conscience, et plein d’autres choses comme l’opus 111 de Beethoven, aient pu émerger de mécanismes physico-chimiques, psychologiques, émotionnels, rationnels. Mais je prends le mot de miracle dans son sens étendu : « Fait extraordinaire qui porte à l’étonnement et à l’admiration. » Les faits les plus extraordinaires ne nécessitent pas l’existence de Dieu, mais bien plutôt que reconnaitre que le Réel est merveilleux. C’est une caractéristique du réel en tant qu’objet de notre entendement. Cela rejoint en partie la conclusion de la superbe vidéo de Monsieur Phi que je vous ai partagé l’autre jour. Même si nous n’étions que des machines, ne serait-ce pas une source, en soi, d’émerveillement, sans avoir besoin de recourir à d’autres causes (une âme, du divin, ou tout autre chose difficile à définir et non nécessaire pour penser ces choses-là) ?
    A nouveau, je vous recommande cet ouvrage, si ces sujets vous intéressent. Il est passionnant, très bien écrit, et partage une forme de lyrisme sur ce sujet qui donne envie d’aller plus loin.
    nota bene : n’ayant pas trouvé de photo d’Aurélien Marq, j’ai choisi d’illustrer ce billet avec une image d’Athéna, qui semble être pour l’auteur une figure importante du panthéon mythologique gréco-romain

  • L’étonnement philosophique

    L’étonnement philosophique

    Jeanne Hersch, philosophe Suisse, a écrit en 1993, 7 ans avant sa mort, une magnifique histoire de la philosophie intitulée « L’étonnement philosophique ». Livre de maturité, impressionnant de clarté et d’esprit de synthèse, c’est un véritable petit bijou que j’ai déjà recommandé à beaucoup de monde. Après l’avoir lu, j’avais fait un court billet (« Source d’étonnement« ) en 2009 (!), où je dissertais sur la partie concernant Héraclite et Parménide. Dans chaque chapitre, dédié à un philosophe ou à une Ecole de philosophie, Jeanne Hersch souligne le point d’étonnement, la question radicale, qui est la base de la démarche philosophique de chaque auteur.

    Kant

    Grâce à François, j’ai réouvert le livre pour lire le chapitre sur Kant. C’est une magistrale introduction à la pensée de Kant : en 50 pages, Hersch réussit à introduire la démarche de Kant, ses questions métaphysiques, et à nous partager de manière très structurée, en partageant les clefs de compréhension de son « jargon », l’intégralité des « 3 critiques ». J’aimerais pouvoir garder précieusement ces 50 pages en tête, car elles résonnent avec plusieurs parties de mon essai sur le « réel ». D’ailleurs, je dois dire que, si j’aurais bien voulu avoir lu Kant avant d’écrire mon essai, j’ai été plutôt rassuré par cette lecture : mes propres pensées, basées sur Popper et Ferraris, ne m’ont pas fait écrire ou penser trop de conneries (il faut dire qu’à coup sûr, ces deux-là, plus sérieux que moi ont très certainement lu Kant). Ce chapitre dédié à Kant me donne envie de découvrir cet auteur, et je vais déjà réintégrer des éléments de tout cela dans mon essai. Je garde ici quelques notions que je trouve intéressantes à conserver à titre de « traduction » des mots de Kant.

    Concept Définition
    Analytique Se dit d’un jugement où le prédicat est déjà contenu dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont étendus »). Il est explicatif et ne ajoute pas de nouvelle connaissance.
    Synthétique Se dit d’un jugement où le prédicat ajoute une information nouvelle non contenue dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont pesants »). Il étend la connaissance.
    A priori Connaissance indépendante de l’expérience, dérivée de la raison pure, nécessaire et universelle (ex. : mathématiques).
    A posteriori Connaissance dépendante de l’expérience, empirique et contingente (ex. : observations sensorielles).
    Phénomène La chose telle qu’elle apparaît à nos sens, structurée par les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) et les catégories de l’entendement.
    Noumène La chose en soi, indépendante de notre perception et inaccessible à la connaissance humaine, par opposition au phénomène.
    Jugement Proposition qui affirme ou nie un prédicat d’un sujet ; Kant distingue les jugements analytiques et synthétiques, a priori et a posteriori.
    Nécessaire Ce qui ne peut pas être autrement ; lié aux vérités a priori, universelles et immuables.
    Universel Valable pour tous les cas sans exception ; caractéristique des jugements synthétiques a priori qui fondent la science.
    Empirique Relatif à l’expérience sensible ; opposé à l’a priori, source de connaissances a posteriori.
    Transcendantal Relatif aux conditions a priori de possibilité de l’expérience et de la connaissance (ex. : l’esthétique transcendantale pour l’espace et le temps).

    Et comme je sais que je devrais réutiliser d’une manière ou d’une autre les catégories de l’entendement dans mon dernier chapitre, je les pose ici aussi.

    Groupe Catégorie Définition succincte
    Quantité Unité Le concept de l’un, base de toute mesure.
    Pluralité Le concept du multiple, permettant la distinction des parties.
    Totalité Le concept du tout comme synthèse de l’unité et de la pluralité.
    Qualité Réalité Le concept de l’être positif, ce qui remplit l’intuition.
    Négation Le concept de non-être, absence de réalité.
    Limitation Le concept de réalité bornée par la négation.
    Relation Inhérence et subsistance (substance et accident) Le rapport entre une substance permanente et ses propriétés changeantes.
    Causalité et dépendance (cause et effet) Le rapport de succession nécessaire entre phénomènes.
    Communauté (réciprocité) Le rapport d’interaction mutuelle entre substances.
    Modalité Possibilité – Impossibilité Accord ou désaccord avec les conditions formelles de l’expérience.
    Existence – Non-existence Présence ou absence dans le temps et l’espace.
    Nécessité – Contingence Existence inconditionnelle ou conditionnelle.
  • La racisme antiblanc

    La racisme antiblanc

    Je crois que depuis « La France orange mécanique » de Laurent Obertone (@LaurentObertone), je n’avais pas lu un livre aussi difficile à lire, et bouleversant. Ce n’est pas lié à l’écrivain, bien sûr, car François Bousquet (@Bousquet_FR), son auteur, a une plume très agréable, vive et corrosive, mais tout en nuance. Non : c’est difficile, presqu’insoutenable, car les histoires qu’on découvre dans « Le racisme antiblanc » (et leur mise en perspective grâce à l’analyse de l’auteur) mettent dans une rage noire. Ce sont des histoires terribles d’enfants, d’adolescents, humiliés, brisés, meurtris, laissés en pâture par des adultes collectivement coupables (à la première personne souvent car le livre est une enquête de terrain avec énormément d’interviews). Le livre redonne une voix à ces victimes.

    Racisme antiblanc

    Victimes de quoi ? Victimes du racisme antiblanc qui s’est installé avec les populations immigrées des anciennes colonies, renforcé par l’islam conquérant, et l’abandon des zones de non-droits par les pouvoirs publics. Renforcé également par le magistère moral omniprésent de la gauche dans les médias, qui invisibilise toute forme de violence qui n’entre pas dans le discours culpabilisant, abrutissant, consistant à toujours voir le blanc comme l’oppresseur symbolique ou réel des noirs et des arabes.
    Au quotidien, ces pauvres enfants et adolescents, à l’école, dans les clubs de sports, dans les transports, se font harceler, insulter, brimer par des populations françaises de papier, mais fondamentalement encouragées à s’ancrer dans des racines africaines ou musulmanes. Ces histoires sont insupportables, et montrent bien pourquoi les territoires ont été entièrement vidés de leurs populations historiques. C’est une véritable conquête territoriale, au sens de la guerre, et utilisant les mêmes armes.

    Essentiel

    Ce livre est essentiel, et j’en recommande la lecture difficile. Pour reconnaître la souffrance de ces victimes, entendre leur voix. Cette « enquête interdite » de François Bousquet est un livre magnifique. Puisse-t-il ouvrir les yeux de quelques aveuglés volontaires, épris de leurs fantasmes rassurants et suicidaires. Je partage ici l’interview de François Bousquet par l’excellent média Frontières (@Frontieresmedia), pour ceux qui veulent découvrir plus en détail son travail. J’ajoute une réflexion, une dernière : j’ai le sentiment en lisant ces histoires dramatiques de lire la description de vies sacrifiées, au sens anthropologique du terme. Ces pauvres enfants sont sacrifiés sur l’autel de la repentance et de l’empathie suicidaire, pour reprendre la magnifique expression de Gad Saad (@GadSaad).

  • Vision aveugle

    Vision aveugle

    « Vision aveugle » (Blindsight, en anglais), est un roman de science-fiction de Peter Watts, auteur canadien. Il est scientifique de formation, et publie sur son site depuis longtemps une partie de ses nouvelles en licence Creative Commons.
    C’est un roman étrange, et à vrai dire j’ai été un peu déçu. L’histoire, pourtant, avait tout pour me passionner : un groupe de 4 astronautes est envoyé en mission pour aller voir ce qu’est l’étrange objet qui envoie des signaux depuis une « comète trans-neptunienne de la ceinture de Kuiper ». C’est le thème ultra vu et revu de la « rencontre du 3ème type » avec les extra-terrestres. Tout y est assez bien décrit, le roman déborde d’imagination et il y a pleins de passages super, mais c’est très (trop) cérébral, les réflexions (passionnantes au demeurant) sur la conscience, l’IA, la biologie et plein d’autres sujets prennent trop de place par rapport à l’action et à l’histoire.
    C’est le roman d’un scientifique, super cultivé (la biblio à la fin le confirme, on dirait une bibliographie de thèse de recherche), avec des thèmes passionnants, mais pour moi pas un romancier pur et dur. Les personnages sont tous complètement déjantés, et il est dur de s’y projeter. Dommage, car l’idée de fond du roman (que je ne divulgache pas) est vraiment une idée géniale, un peu maltraitée par trop de sérieux et de rigueur, et pas assez de sens narratif. La « Hard science fiction » ne doit pas devenir de la science tout court.

  • Pêcheur de perle

    Pêcheur de perle

    Je suis en train de terminer le formidable livre d’Alain Finkielkraut, « Pêcheur de perles ». Il est formidable pour les raisons habituelles avec cet auteur : écriture ciselée, précise et forte, richesse du vocabulaire, humilité d’un vrai penseur, tout cela donne toujours avec « Finkie » des ouvrages agréables à lire, édifiants, touchants. Mais il est formidable pour deux autres raisons que j’aimerais souligner pour vous donner envie de le lire.

    Pêcheur de perles

    Le prologue du livre le dit bien, il s’agit d’un livre de passionné de citations (je le suis également, ma collection est à votre disposition). Ce prologue, à la relecture, mérite d’être partagé ici, tant il donne à voir le style de Finkielkraut, et le projet de ce livre.
    Walter Benjamin collectionnait amoureusement les citations. Dans la magnifique étude qu’elle lui a consacrée, Hannah Arendt compare ce penseur inclassable à un pêcheur de perles qui va au fond des mers « pour en arracher le riche et l’étrange ».
    Subjugué par cette image, je me suis plongé dans les carnets de citations que j’accumule pieusement depuis plusieurs décennies. J’ai tiré de ce vagabondage les phrases qui me font signe, qui m’ouvrent la voie, qui désentravent mon intelligence de la vie et du monde. Et plutôt que de les mettre au service d’une thèse ou d’une démonstration, je me suis laissé guider par elles, sans idée préconçue. Ces phrases n’étaient pas pour moi des ornements, mais des offrandes. Elles ne décoraient pas la pensée, elles la déclenchaient ; elles ne l’illustraient pas, elles la tiraient du sommeil.
    Avant le grand saut dans l’éternel nulle part, j’ai ainsi dressé, sans chercher à être exhaustif ni à faire système, le bilan contrasté de mon séjour sur la Terre.

    Chaque court chapitre s’ouvre donc sur une citation, qui sert de point de départ à une réflexion de l’auteur, libre, riche, pleine de reflets surprenants, avec en fond la parole d’un homme qui n’assène jamais de certitudes, mais cherche la vérité, et partage ce qu’il a trouvé sans prétendre avoir fait le tour : ni plus, ni moins. Cette logique de citations, agrémentées de réflexions qui les éclairent et les font vivre, m’a fait penser aux lectures Talmudiques de Levinas.

    Densité

    Le livre est formidable également par sa densité. Les textes, pour être courts, sont, à l’évidence mais sans que cela soit visible, travaillés, ciselés, relus, raccourcis, peaufinés : la pensée exprimée utilise toute la puissance de notre belle langue, s’appuie sur de nombreux auteurs, et l’on mesure, à la lecture, la profondeur de la culture de Finkielkraut. Cet homme est un intellectuel hors-pair, et un travailleur infatigable. Il nous éclaire sur notre époque, mais aussi sur notre condition humaine.
    Ce livre est entré dans mon petit Panthéon personnel des meilleurs livres. Je sais que je le relirai, autant pour la forme que pour le fond.
    C’est une grande leçon d’humilité pour moi : je publie chaque mois au travail une newsletter, intitulée « Fantaisies », qui s’ouvre systématiquement par la « citation du mois », que je commente en un ou deux paragraphes. Je mesure, à la lecture du « Pêcheur de perles », l’abime qui sépare mon bricolage d’un véritable travail d’écriture. Rien que pour cela, la lecture de ce livre était indispensable.