CatĂ©gorie : 📚 Livres

  • Retour au Meilleur des Mondes

    Retour au Meilleur des Mondes

    GrĂące aux Ă©changes sous la citation #167 (merci Gont!), je suis allĂ© vĂ©rifier d’oĂč elle provenait. Cette citation d’Aldous Huxley vient d’un petit essai intitulĂ© « Retour au meilleur des mondes », Ă©crit une trentaine d’annĂ©es aprĂšs son cĂ©lĂšbre roman dystopique « Le meilleur des mondes ». Je l’ai commandĂ© et je l’ai lu, et j’ai trĂšs bien fait : c’est une remarquable petit essai, dont le thĂšme est la libertĂ© et les dictatures. Le livre est passionnant, et j’y ai piochĂ© pleins de citations. Voici quelques grands sujets abordĂ©s par Huxley dans cet essai (au passage, vous pouvez aller dĂ©couvrir sa vie sur Wikipedia11. Lien wikipedia : faites attention Ă  la qualitĂ© des informations que vous pouvez y trouver, notamment celles ayant des rĂ©sonnances politiques., car elle n’est pas banale).

    Moyens de manipulations

    AprĂšs une introduction revenant sur les aspects ou non « prophĂ©tiques » de son Meilleur des mondes et du 1984 d’Orwell, Aldous Huxley expose sa vision : la surpopulation joue contre la libertĂ© et la dĂ©mocratie, car plus les populations sont nombreuses et plus il y a un besoin de structures de contrĂŽle, qui entrent en rĂ©sonance avec la passion des dirigeants (c’est une caractĂ©ristique du pouvoir) pour la domination et la main mise sur l’organisation sociale. Tout la grande premiĂšre moitiĂ© du livre est l’analyse par Huxley des diffĂ©rents moyens de manipulations que les dictateurs peuvent utiliser (il revient en dĂ©tail sur les techniques utilisĂ©es par Hitler) : jouer sur les Ă©motions et les sentiments, utiliser la foule qui fait perdre la rationalitĂ© aux humains, les moyens techniques ou psychologique (hypnopĂ©die, hypnose, drogues, propagandes variĂ©es). On y dĂ©couvre un auteur trĂšs scientifique dans son approche : il a lu les travaux des psychologues, des neuroscientifiques, et il cite ses sources. On sent un homme profondĂ©ment en recherche d’Ă©quilibre, amoureux de la libertĂ©, et inquiet face aux diffĂ©rentes avancĂ©es des moyens de contrĂŽle des populations. A la fin de cette partie, Huxley s’interroge sur l’Ă©quilibre qu’il faut trouver entre capacitĂ© d’autonomie des individus et capacitĂ© d’ĂȘtre influencĂ© (suggestibilitĂ©) indispensable pour qu’un jeu collectif soit possible.
    La libertĂ© individuelle est-elle compatible avec un degrĂ© Ă©levĂ© de suggestibilitĂ© ? Les institutions dĂ©mocratiques peuvent-elles survivre Ă  la subversion exercĂ©e du dedans par des spĂ©cialistes habiles dans la science et l’art d’exploiter la suggestibilitĂ© Ă  la fois des individus et des foules ? Jusqu’Ă  quel point une vulnĂ©rabilitĂ© excessive Ă  ces sollicitations, mettant en danger la personnalitĂ© et la sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique, peut-elle ĂȘtre corrigĂ©e par l’Ă©ducation ? Dans quelle mesure l’exploitation de cette faiblesse par des politiciens, au pouvoir ou non, des hommes d’affaires et des ecclĂ©siastiques peut-elle ĂȘtre contrĂŽlĂ©e par la loi ?

    Etre instruits pour ĂȘtre libre

    C’est le titre du remarquable chapitre 11 de l’essai, que j’aimerais pouvoir citer in extenso. Il y est question de faits et de valeurs, et d’Ă©ducation Ă  l’esprit critique. En voici un passage concernant le langage et son utilisation.
    Dans le monde oĂč nous vivons, ainsi qu’il a Ă©tĂ© indiquĂ© dans des chapitres prĂ©cĂ©dents, d’immenses forces impersonnelles tendent vers l’Ă©tablissement d’un pouvoir centralisĂ© et d’une sociĂ©tĂ© enrĂ©gimentĂ©e. La standardisation gĂ©nĂ©tique est encore impossible, mais les Gros Gouvernements et les Grosses Affaires possĂšdent dĂ©jĂ , ou possĂ©deront bientĂŽt, tous les procĂ©dĂ©s pour la manipulation des esprits dĂ©crits dans Le Meilleur des Mondes, avec bien d’autres que mon manque d’imagination m’a empĂȘchĂ© d’inventer. N’ayant pas la possibilitĂ© d’imposer l’uniformitĂ© gĂ©nĂ©tique aux embryons, les dirigeants du monde trop peuplĂ© et trop organisĂ© de demain essaieront d’imposer une uniformitĂ© sociale et intellectuelle aux adultes et Ă  leurs enfants. Pour y parvenir, ils feront usage (Ă  moins qu’on les en empĂȘche) de tous les procĂ©dĂ©s de manipulation mentale Ă  leur disposition, et n’hĂ©siteront pas Ă  renforcer ces mĂ©thodes de persuasion non rationnelle par la contrainte Ă©conomique et des menaces de violence physique. Si nous voulons Ă©viter ce genre de tyrannie, il faut que nous commencions sans dĂ©lai notre Ă©ducation et celle de nos enfants pour nous rendre aptes Ă  ĂȘtre libres et Ă  nous gouverner nous-mĂȘmes.
    Cette formation devrait ĂȘtre, ainsi que je l’ai dĂ©jĂ  indiquĂ©, avant tout centrĂ©e sur les faits et les valeurs les faits qui sont la diversitĂ© individuelle et l’unicitĂ© biologique, les valeurs de libertĂ©, de tolĂ©rance et de charitĂ© mutuelle qui sont les corollaires moraux de ces faits. Mais malheureusement des connaissances exactes et des principes justes ne suffisent pas. Une vĂ©ritĂ© sans Ă©clat peut ĂȘtre Ă©clipsĂ©e par un mensonge passionnant. Un appel habile Ă  la passion est souvent plus fort que la meilleure des rĂ©solutions. Les effets d’une propagande mensongĂšre et pernicieuse ne peu- vent ĂȘtre neutralisĂ©s que par une solide prĂ©para- tion Ă  l’art d’analyser ses mĂ©thodes et de percer Ă  jour ses sophismes. Le langage a permis Ă  l’homme de progresser de l’animalitĂ© Ă  la civilisation, mais il lui a aussi inspirĂ© cette folie persĂ©vĂ©rante et cette mĂ©chancetĂ© systĂ©matique, vĂ©ritablement diabolique, qui ne caractĂ©risent pas moins le comportement humain que les vertus de prĂ©voyance systĂ©matique et de bienveillance persĂ©vĂ©rante, elles aussi filles de la parole. Elle permet Ă  ceux qui en font usage de prĂȘter attention aux choses, aux personnes et aux Ă©vĂ©nements, mĂȘme quand les premiĂšres sont absentes et que les derniers ne sont pas en train de se passer. Elle donne de la nettetĂ©, de la prĂ©cision Ă  nos souvenirs et, traduisant les expĂ©riences en symboles, elle convertit la fugacitĂ© immĂ©diate du dĂ©sir ou de l’horreur, de l’amour ou de la haine, en principes durables rĂ©glant les sentiments et la conduite. (…)
    Dans leur propagande antirationnelle, les ennemis de la libertĂ© pervertissent systĂ©matiquement les ressources du langage pour amener, par la persuasion insidieuse ou l’abrutissement, leurs victimes Ă  penser, Ă  sentir et Ă  agir comme ils le veulent, eux, les manipulateurs.
    Apprendre la libertĂ© (et l’amour et l’intelligence qui en sont Ă  la fois les conditions et les rĂ©sultats) c’est, entre autres choses, apprendre Ă  se servir du langage.

    Dans le dernier chapitre, l’auteur s’interroge : nous connaissons des moyens d’instruire pour ĂȘtre libre, mais le voulons-nous vraiment ? Je lui laisse le mot de la fin avec un extrait de la fin de l’essai.
    ArrivĂ©s Ă  ce point, nous nous trouvons devant une question trĂšs troublante. DĂ©sirons-nous vraiment agir? Est-ce que la majoritĂ© de la popu- lation estime qu’il vaut bien la peine de faire des efforts assez considĂ©rables pour arrĂȘter et si pos- sible renverser la tendance actuelle vers le contrĂŽle totalitaire intĂ©gral? Aux U.S.A. et l’AmĂ©rique est l’image prophĂ©tique de ce que sera le reste du monde urbano-industriel dans quelques annĂ©es d’ici des sondages rĂ©cents de l’opinion publique ont rĂ©vĂ©lĂ© que la majoritĂ© des adolescents au-dessous de vingt ans, les votants de demain, ne croient pas aux institutions dĂ©mocratiques, ne voient pas d’inconvĂ©nient Ă  la censure des idĂ©es impopulaires, ne jugent pas possible le gouvernement du peuple par le peuple et s’estimeraient parfaitement satisfaits d’ĂȘtre gouvernĂ©s d’en haut par une oligarchie d’experts assortis, s’ils pouvaient continuer Ă  vivre dans les conditions auxquelles une pĂ©riode de grande prospĂ©ritĂ© les a habituĂ©s. Que tant de jeunes spectateurs bien nourris de la tĂ©lĂ©vision, dans la plus puissante dĂ©mocratie du monde, soient si totalement indiffĂ©rent Ă  l’idĂ©e de se gouverner eux-mĂȘmes, s’intĂ©ressent si peu Ă  la libertĂ© d’esprit et au droit d’opposition est navrant, mais assez peu surprenant. (…)
    En attendant, il reste encore quelque libertĂ© dans le monde. Il est vrai que beaucoup de jeunes n’ont pas l’air de l’apprĂ©cier, mais un certain nombre d’entre nous croient encore que sans elle les humains ne peuvent pas devenir pleinement humains et qu’elle a donc une irremplaçable valeur. Peut-ĂȘtre les forces qui la menacent sont-elles trop puissantes pour que l’on puisse leur rĂ©sister trĂšs longtemps. C’est encore et toujours notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous opposer Ă  elles.

  • Dune

    Dune

    Cela faisait longtemps que je voulais lire Dune, de Frank Herbert (1920 – 1986)11. Lien wikipedia : faites attention Ă  la qualitĂ© des informations que vous pouvez y trouver, notamment celles ayant des rĂ©sonnances politiques.. Sa rĂ©putation, et son statut d’ouvrage de SF le plus vendu au monde, ne sont pas usurpĂ©. C’est avant tout un extrĂȘmement bon roman, nerveux, trĂšs imaginatif, avec une intrigue trĂšs prenante, et des personnages posĂ©s d’une maniĂšre super talentueuse : en quelques lignes parfois, et au fur et Ă  mesure des intrigues, chaque personnage a une vraie personnalitĂ©, juste marquĂ©e comme il faut pour ĂȘtre reconnaissable, et suffisamment en nuance pour garder la complexitĂ©, et les Ă©motions.
    L’histoire n’est probablement plus Ă  raconter, tant elle est connue ? Sachez qu’il s’agit d’une aventure politique et familiale sur une planĂšte lointaine, dont l’importance est capitale car c’est celle oĂč l’on extrait l’Ă©pice, une matiĂšre permettant de rallonger la vie, sorte de drogue Ă©trange, trouvĂ©e dans les sables des dĂ©serts de Dune. L’histoire de Paul AtrĂ©ides, hĂ©ritier de sa famille qui dĂ©barque sur cette planĂšte, truffĂ©e de piĂšges par les Harkonnens prĂ©alablement en charge de l’exploiter, est celle d’un jeune adulte propulsĂ©e plus vite que prĂ©vu dans l’action, dans le fait de devoir sauver sa peau, et qui est douĂ© d’une sorte de pouvoir mystĂ©rieux entrant en rĂ©sonnance avec des prophĂ©ties anciennes prĂ©sentes sur cette planĂšte, notamment le peuple des Fremens, qui vivent dans le dĂ©sert, auprĂšs des dangereux vers gĂ©ants des sables.
    C’est du super space opĂ©ra, prenant. J’ai dĂ©vorĂ© le premier tome et je suis plongĂ© dans le deuxiĂšme. A lire, pour tous les amateurs de SF, mais au-delĂ , par tous les amateurs de bon romans d’imagination.

  • Avec les fĂ©es

    Avec les fées

    J’avoue Ă  ma grande honte que je n’avais jamais rien lu de Sylvain Tesson. AprĂšs son passage chez Bock-cĂŽtĂ©, oĂč j’ai retrouvĂ© avec plaisir ses talents de conteur, Ă©rudit sans jamais Ă©taler sa culture, poĂšte romantique sans jamais tomber dans la grandiloquence, je me suis dit qu’il fallait quand mĂȘme que je dĂ©couvre sa plume.
    « Avec les fĂ©es » raconte son pĂ©riple avec deux amis (Arnaud Humann et BenoĂźt LettĂ©ron) sur la cĂŽte atlantique, depuis la Galice espagnole jusqu’aux Shetlands d’Ecosse. Etrange voyage amphibien, alternant journĂ©e de marches et bivouacs sommaires sur terre, et navigation en saut de puce le long de la cĂŽte. Le but avouĂ© du voyage : dĂ©couvrir ces terres celtiques oĂč se mĂȘlent paganisme, christianisme et romantisme arthurien. A la recherche des fĂ©es.
    L’Ă©tĂ© commençait quand je partis chercher les fĂ©es sur la cĂŽtĂ© atlantique. Je ne crois pas Ă  leur existence. aucune fille-libellule ne volette en tutu au-dessus des fontaines. Le monde s’est vidĂ© de ses prĂ©sences. (…) Le mot fĂ©e signifie autre chose. C’est une qualitĂ© du rĂ©el rĂ©vĂ©lĂ©e par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y dĂ©celer le miracle. Le reflet revenu du soleil sur la mer, le froissement du vent dans les feuilles d’un hĂȘtre, le sang sur la neige et la rosĂ©e perlant sur une fourrure de bĂȘte : lĂ  sont les fĂ©es. On regarde le monde avec dĂ©fĂ©rence. Elles apparaissent. Soudain, un signal. La beautĂ© d’une forme Ă©clate. Je donne le nom de fĂ©e Ă  ce jaillissement.
    J’ai dĂ©vorĂ© livre. Il est passionnant, bourrĂ© de pensĂ©e et de rĂ©fĂ©rence intĂ©ressante, drĂŽle souvent. DrĂŽle d’aede, de barde, que ce troubadour de Sylvain Tesson. Sa rĂ©flexion, au long du voyage, sur la quĂȘte du Graal, mouvement par essence, et qui trouve son accomplissement dans la prĂ©sence du monde, dans la prĂ©sence au monde, est passionnante.
    Ma quĂȘte du Graal ne consistait plus Ă  le chercher mais Ă  dĂ©cider qu’il Ă©tait atteint. Le Graal Ă©tait la fin de la quĂȘte. Dans PoĂ©sie et vĂ©ritĂ©, Goethe donne deux confirmations : « L’Ă©ternel poursuit sa course Ă  travers toute chose. Avec ravissement attache-toi Ă  l’Etre. » Puis je dĂ©couvris pendant la quart du matin quelques vers du Second Faust, alors que nous sortions de la nuit en traversant un champ d’Ă©oliennes maritimes qui tournaient devant la cĂŽte d’Inverness pour signaler aux hommes que le ProgrĂšs brasserait toujours du vent.

    NĂ© pour voir
    Le monde me plaĂźt
    Vous, mes yeux bienheureux
    Quoi que vous avez vu
    Que cela soit comme cela veut
    C’Ă©tait pourtant bien beau

    Le Graal apparaissait donc, pour peu que l’on dĂ©cidĂąt la quĂȘte achevĂ©e. Alors, tout se rĂ©vĂ©lait. Et le monde suffisait. Mais pour peu qu’on dĂ©crĂ©tĂąt qu’il y avait un Dieu, on Ă©mettait l’idĂ©e que Dieu Ă©tait plus prĂ©cieux que le monde, extĂ©rieur Ă  lui, et qu’on pouvait donc blesser le monde sans s’en prendre directement Ă  Dieu. Alors, zigouiller les bĂȘtes, Ă©gorger les moutons, saloper les marais et cracher sur les combes blessaient la crĂ©ature, mais pas le crĂ©ateur. A moi, le monde suffisait. Comme il Ă©tait compliquĂ© d’arriver Ă  cette idĂ©e enfantine. Les Ă©oliennes battaient l’aube. Le voilier passa entre les colonnes blanches. Que cela soit comme cela veut. J’avis voguĂ© trois mois pour trouver ce vers. Pour moi, le Graal avait Ă©tĂ© le mouvement, il prenait Ă  prĂ©sent le nom de prĂ©sence.
    Ce dernier passage montre bien le style de Tesson : entremĂȘlant en permanence interaction avec le paysage, la nature, et ses idĂ©es enrichies des dizaines de bouquins emportĂ©s pour documenter le voyage, c’est un style direct et imagĂ©, vivant et incarnĂ©, que j’aime beaucoup. Je vais aller dĂ©couvrir d’autres livres de Tesson. Et vous ? En avez-vous lu ? Lesquels me conseillez-vous ?
    Mise Ă  jour : l’entretien avec Etienne Klein est trĂšs intĂ©ressant aussi et Ă©claire d’autres aspects de la rĂ©flexion de Tesson.

  • Y a-t-il un Dieu ?

    Y a-t-il un Dieu ?

    En furetant dans les rayons de livres d’occasion de la trĂšs belle librairie Jousseaume (galerie Vivienne), je suis tombĂ© sur un essai de Jean-claude Barreau, « Y a-t-il un Dieu ? ». MĂȘme si la mauvaise question fermĂ©e du titre n’incitait pas vraiment Ă  cet achat, j’ai lu quelques pages, et le ton, le style, m’ont convaincu de l’acheter : cela sentait en effet la simplicitĂ©, l’expĂ©rience et l’Ă©rudition humble.

    Bel essai, personnel

    Bien m’en a pris, car c’est un bel essai, qui donne Ă  voir la vision assez large, globale, de l’auteur sur le monde, l’humain, la conscience, et … bien sĂ»r, Dieu. Beaucoup de beaux passages, beaucoup de lectures en commun et pas mal de citations pour ma collection. Par exemple, celle-ci, de l’AbbĂ© Pierre :

    La vie doit ĂȘtre une dĂ©sillusion enthousiaste.

    L’essai est personnel et cela lui donne un tour plutĂŽt agrĂ©able Ă  suivre.

    Manque de rigueur

    Mais le livre pĂšche par son manque de rigueur ; ou plutĂŽt par une attitude surprenante consistant Ă  faire des petits « sauts logiques ». Un raisonnement bien construit, et qui termine sans raison par une conclusion erronĂ©e, ou Ă  tout le moins simplement le fruit d’une croyance. Et c’est plus ou moins assumĂ©, car c’est le coeur de l’argumentation, en tout cas de la description de la croyance de l’auteur : la conscience humaine est si incroyable (en tant que phĂ©nomĂšne, ce que personne ne nie) qu’il faut qu’il y ait une conscience « divine » qui l’explique. Il ne semble pas concevable, pour Barreau, qu’un phĂ©nomĂšne soit « étonnant », « merveilleux », sans avoir une cause connue ou identifiĂ©e, ou autre que le hasard et la nĂ©cessitĂ©. Plus ça va, et plus il me semble que l’attitude agnostique est la seule compatible avec la raison ; ou pour ĂȘtre plus prĂ©cis, le bon raisonnement ne saurait faire l’Ă©conomie de la plus Ă©lĂ©mentaire prudence, et du sens de la distinction.

    Riche

    Je recommande nĂ©anmoins la lecture de ce livre trĂšs riche. Il donne un Ă©clairage trĂšs direct et lucide sur l’islam (que l’auteur connait bien), et ses diffĂ©rences philosophiques et spirituelles avec la foi chrĂ©tienne. L’Ă©clairage trĂšs intĂ©ressant sur la priĂšre comme moyen d’ĂȘtre dans « l’attention », en rĂ©fĂ©rence Ă  Simone Weil (beaucoup citĂ©e par l’auteur), me permet, non pas de laisser le mot de la fin Ă  Barreau, mais de vous repartager ce trĂšs beau texte de Weil (texte intĂ©gral disponible ici : Attente de Dieu).) :
    Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la facultĂ© d’attention est le but vĂ©ritable et presque l’unique intĂ©rĂȘt des Ă©tudes. (…) La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intĂ©rĂȘt intrinsĂšque ; mais cet intĂ©rĂȘt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intĂ©ressants au mĂȘme titre et presque Ă©galement. (… ) N’avoir ni don ni goĂ»t naturel pour la gĂ©omĂ©trie n’empĂȘche pas la recherche d’un problĂšme ou l’Ă©tude d’une dĂ©monstration de dĂ©velopper l’attention. C’est presque le contraire. C’est presque une circonstance favorable. MĂȘme il importe peu qu’on rĂ©ussisse Ă  trouver la solution ou Ă  saisir la dĂ©monstration, quoiqu’il faille vraiment s’efforcer d’y rĂ©ussir. Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention vĂ©ritable n’est perdu. Toujours il est pleinement efficace spirituellement, et par suite aussi,
    par surcroĂźt, sur le plan infĂ©rieur de l’intelligence, car toute lumiĂšre spirituelle Ă©claire l’intelligence.

  • Manifeste du nouveau rĂ©alisme

    Manifeste du nouveau réalisme

    Je travaille un essai sur le thĂšme du rĂ©el / rĂ©alisme philosophique, et dans ce contexte j’ai la chance d’ĂȘtre tombĂ© sur Maurizio Ferraris. C’est un philosophe italien, de l’universitĂ© de Turin, et qui visiblement est dans une veine tout Ă  fait proche de ce que je cherchais Ă  Ă©laborer comme rĂ©flexion.

    Peine et joie

    La lecture du « Manifeste du nouveau rĂ©alisme » s’est donc rĂ©vĂ©lĂ© ĂȘtre Ă  la fois une – petite – peine (ce que je voulais Ă©crire a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©crit) et une grande joie (je ne suis pas seul). Maurizio Ferraris revient en dĂ©tail sur ce qu’est le post-modernisme, en quoi il a constituĂ© en partie une impasse philosophique, et pourquoi il est nĂ©cessaire de revenir Ă  une conception plus claire du « rĂ©alisme » en philosophie. En clair, et comme l’expose trĂšs bien le 4Ăšme de couverture, le projet est de rĂ©habiliter les notions de vĂ©ritĂ© et de rĂ©alitĂ©, indispensables.
    La rĂ©alitĂ© serait-elle socialement construite et infiniment manipulable ? Et la vĂ©ritĂ© une notion inutile ? Non. On ne peut se passer du rĂ©el, il faut l’affronter et nĂ©gocier avec lui. Il rĂ©siste ou insiste, maintenant et toujours, comme un fait qui ne supporte pas d’ĂȘtre rĂ©duit Ă  interprĂ©tation.
    Le « nouveau rĂ©alisme » est la prise d’acte d’un changement de situation. Les populismes mĂ©diatiques, les guerres de l’aprĂšs 11 septembre et la rĂ©cente crise Ă©conomique ont dĂ©mentis deux dogmes fondamentaux du postmodernisme : la rĂ©alitĂ© n’est pas socialement construite et infiniment manipulable ; la vĂ©ritĂ© et l’objectivitĂ© ne sont pas des notions inutiles.
    Ce qui est nĂ©cessaire n’est pas une nouvelle thĂ©orie de la rĂ©alitĂ©, mais un travail qui sache distinguer, avec patience et au cas par cas, ce qui est naturel, ce qui est culturel, ce qui est construit et ce qui ne l’est pas. Ainsi, s’ouvrent de grands dĂ©fis Ă©thiques et politiques et se dessine un nouvel espace pour la philosophie.

    Ranger les différents objets qui peuplent le réel

    On trouve dans l’essai une description assez proche de l’endroit oĂč en est arrivĂ© mon essai, en termes de projet : « faire une distinction entre les rĂ©gions d’ĂȘtre qui sont socialement construites et celles qui ne le sont pas ; Ă  Ă©tablir pour chaque rĂ©gion d’ĂȘtre des modalitĂ©s spĂ©cifiques d’existence ; et enfin Ă  attribuer au cas par cas une rĂ©gion d’ĂȘtre Ă  chaque objet. » Il propose un dĂ©coupage des objets en trois catĂ©gories (objets naturels, objets sociaux, et objets idĂ©aux) qui rejoint en partie le dĂ©coupage de Popper que j’utilise dans mon essai, et qui va me permettre de prĂ©ciser un certain nombre de choses de maniĂšre plus prĂ©cise.

    Le réalisme de Maurizio Ferraris

    Le livre est trĂšs complet, trĂšs clair et trĂšs riche. Je ne peux ici le rĂ©sumer, mais il me semble intĂ©ressant de partager les 3 grands axes de description utilisĂ©s par l’auteur pour dĂ©crire ce qu’il appelle le rĂ©alisme philosophique ; ces 3 axes reposent sur la dĂ©nonciation de trois confusions qui ont Ă©tĂ© plus ou moins consciemment entretenues par les postmodernes (trois « falsifications »). J’ai trouvĂ© que la traduction, Ă  plusieurs endroits, laissaient Ă  dĂ©sirer car des phrases peu claires peuvent ĂȘtre lues dans un texte par ailleurs d’une trĂšs grande clartĂ©.

    Ontologie

    Dans une grande partie intitulée « Réalisme », Ferraris revient sur le fait que le réel est, avec ses lois, indépendamment de nos langages, schémas et catégories.
    A un certain point, il y a quelques chose qui nous rĂ©siste. C’est ce que j’appelle « inamendabilité », le caractĂšre saillant du rĂ©el. Il peut certes ĂȘtre une limitation, mais il nous donne en mĂȘme temps le point d’appui qui nous permet de distinguer le rĂȘve de la rĂ©alitĂ© et la science de la magie.
    Ferraris dĂ©nonce dans ce chapitre la « falsification de l’ĂȘtre-savoir », la « confusion entre ontologie et Ă©pistĂ©mologie, entre ce qu’il y a et ce que nous savons concernant ce qu’il y a« .

    Critique

    L’auteur soutient ensuite que le fait de regarder le rĂ©el tel qu’il est, le dĂ©crire, n’est en aucun cas une justification ou une acceptation de cette rĂ©alitĂ©. Contre les manipulateurs qui voudraient faire taire ceux qui veulent partir du rĂ©el, il convient de dĂ©noncer la « falsification du vĂ©rifier-accepter ». VĂ©rifier un fait n’est pas l’accepter comme juste.
    (…) le rĂ©alisme est la prĂ©misse de la critique, tandis que l’acquiescement est inhĂ©rent Ă  l’irrĂ©alisme, la fable qu’on raconte aux enfants pour qu’ils s’endorment. (…) Au contraire, il reste des possibilitĂ©s au rĂ©aliste : la possibilitĂ© de critiquer (Ă  condition qu’il le veuille) et de transformer (s’il le peut), pour la banale raison que le diagnostic est la prĂ©misse de la thĂ©rapie.

    LumiĂšres

    La derniÚre falsification est celle du « savoir-pouvoir » :
    Dans chaque forme de savoir se cache un pouvoir vĂ©cu comme nĂ©gatif, de sorte que le savoir, au lieu d’ĂȘtre reliĂ© Ă  l’Ă©mancipation, se prĂ©sente comme un instrument d’asservissement. Cet esprit anti-LumiĂšres est l’Ăąme tĂ©nĂ©breuse de la modernitĂ©, le refus de l’idĂ©e de de progrĂšs, la mĂ©fiance envers la connexion entre savoir et Ă©mancipation (…). Cette Ă©mancipation exige encore aujourd’hui de choisir son camp, d’avoir confiance dans l’humanitĂ©. Elle n’est pas une race dĂ©chue en besoin de rĂ©demption, elle est une espĂšce animale qui Ă©volue et qui, dans son progrĂšs, s’est dotĂ©e de raison.

    Auteur majeur

    Je suis trĂšs heureux d’avoir dĂ©couvert cet auteur majeur pour moi. Et j’ai hĂąte de commencer « Post-vĂ©ritĂ© et autres Ă©nigmes » (du mĂȘme auteur). Je ne peux que vous recommander la dĂ©couverte de Maurizio Ferraris. Je sais que je relirai cet essais magistral, en forme de manifeste, bourrĂ© de passages trĂšs intĂ©ressants, et de citations que j’ajoute Ă  ma collection.

  • Notions de philosophie

    Notions de philosophie

    « Notions de philosophie » est une superbe somme, organisĂ©e et supervisĂ©e par Denis Kambouchner, chez Folio. Trois tomes copieux, dont les diffĂ©rents articles traitent chacun d’une grande notion de philosophie : la culture, la libertĂ©, les croyances, etc…
    C’est un ouvrage qui m’a servi Ă  plusieurs reprises, notamment pour dĂ©couvrir le travail d’Alain Boyer qui y signe l’article « Justice sociale et Ă©galité » (splendide et trĂšs trĂšs riche). Cela m’avait Ă©tĂ© trĂšs utile avant d’aller l’interviewer (interview exclusive). Et comme il vient de me resservir rĂ©cemment, j’en recommande la lecture et la possession, car l’article que j’utilise, « Les croyances », est vraiment remarquable. Il est signĂ© par Pascal Engel, et est Ă  la fois prĂ©cis, complet, trĂšs documentĂ© et d’une grande rigueur conceptuelle (je crois que c’est un des apports de la philosophie analytique). Je suis heureux d’avoir cette somme dans ma bibliothĂšque : elle me resservira Ă  coup sĂ»r !