dans Reflexions

Comment vivre sa vie ?


Après avoir terminé « Le bourreau de l’amour« , d’Irvin Yalom, j’avais partagé avec vous ce qu’il estime être les 4 difficultés existentielles :

J’ai découvert que quatre données sont particulièrement pertinentes en matière de psychothérapie : l’aspect inéluctable de la mort, pour chacun de nous et ceux que nous aimons; la liberté de diriger notre vie comme nous l’entendons; notre solitude fondamentale; et enfin, l’absence d’une signification ou d’un sens évident de l’existence. Pour oppressantes que soient ces données, elles contiennent les germes de la sagesse et de la rédemption.

Il m’a semblé très intéressant, puisque chacun de nous est confronté à ces 4 difficultés existentielles, de partager la manière que nous avons, chacun, d’y apporter des éléments de réponses (les fameux germes de sagesse et de rédemption). Je commence, mais le but est bien sûr que vous complétiez avec vos propres réponses, votre propre manière de vivre votre vie.

On va tous mourir !

C’est notre condition animale, avant même d’être humaine. Nous sommes mortels. Notre condition humaine, c’est de le savoir, et de ne rien pouvoir y faire. Comme dirait Laborit, nous voilà dans des conditions parfaites d’inhibition de l’action, donc d’angoisse. A vrai dire, cette question a beaucoup évolué pour moi. A vingt ans, je pensais que c’était LA question centrale (j’avais été très marqué par la lecture du Mythe de Sisyphe). Ma position avait évoluée en lisant Les Essais de Montaigne, dont je retiens cette magnifique formule :

Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait.

Il m’apparaît, avec Montaigne, et en moins stoïcien, que la question est plus complexe : comment vivre sachant que nous allons mourir ? Par ailleurs, maintenant que je suis devenu père, cette question s’est transformée/complétée à nouveau en : comment contribuer à construire un monde où il fait bon vivre pour mes enfants ?

Je suis responsable !

Le deuxième problème que nous avons, comme si ça ne suffisait pas, est bien d’être libres. Libres en partie, donc en partie responsables. On ne peut pas se cacher éternellement derrière les conditions de notre vie. Nous sommes en charge de mener notre vie. Bien sûr, certains se font détruire dès le plus jeune âge, et parler de responsabilités dans ces cas-là est très difficile. Mais néanmoins, pensons-y à deux fois : nier la responsabilité, c’est nier la liberté. Ce thème de la liberté est un thème central, à la fois dans une réflexion sociale, collective, mais aussi dans une démarche éthique ou morale. Je garde précieusement cette phrase de Rémi Brague, car je la trouve éclairante sur le sujet :

la liberté n’est pas un moyen, mais une fin ; la seule fin en soi est la liberté. Encore faut-il comprendre que cette liberté n’est pas celle de se rendre l’esclave de ses penchants les plus stupides, voire les plus suicidaires, mais au contraire de laisser libre cours en soi à l’excellence humaine.

Voilà qui montre bien, à mes yeux, un chemin et une manière de penser sa propre liberté.

Je suis seul !

Chacun de nous, quelque soit son degré de solitude ou de socialisation, est néanmoins confronté à une limite biologique. Nous sommes enfermés dans une structure physiologique. On est toujours tout seul au monde, disait l’artiste. J’avoue que cette difficulté existentielle est moindre pour moi. Je suis extraverti, et j’ai vite trouvé, dans ma famille, dans ma vie, des humains avec qui tisser des liens de qualité, des relations enrichissantes. Je crois que c’est la seule manière de sortir de cette difficulté, et probablement la seule manière d’être « heureux » (si tant est que ce mot puisse vouloir dire quelque chose).

La vie n’a pas de sens !

Pour ceux qui lisent ce blog, ou qui me connaissent, ce dernier point est plus névrotique chez moi que les autres. Il suffit de regarder le nombre d’articles que j’ai tagué « sens » pour s’en rendre compte. Je dirais que c’est un point de difficulté, certes, mais aussi un plaisir de construire autour de ce thème une spiritualité, une approche qui soit personnelle, tout en restant exigeante sur la recherche de la vérité. J’en suis arrivé à l’idée que le « sens » n’est ni une donnée de l’existence (révélée, ou transcendante), ni quelque chose qui se construit de manière purement abstraite, mais bien plutôt une fonction humaine, qui nous permet de mesure l’alignement entre nos croyances et nos actions. Il n’y a pas de sens absolu, certes, mais ce n’est pas pour cela que la question du sens nous est étrangère. La question du sens déborde donc rapidement sur celle des croyances. Et donc sur la question du Bien (ou du Juste et du Beau). Et l’état de ma réflexion, sur ce point, est assez claire : il me semble que nous découvrons, peu à peu, ce que sont les règles du Bien. De la même manière que pour les sciences, il me semble qu’il y a, en morale, des changements de paradigmes, des points de passages, de rupture. On peut toujours torturer en 2018; mais personne ne peut faire semblant de croire que cela est Bon, ou Juste. Nous avons vu émerger des règles morales universelles. Cela est très naïf, je l’avoue. Mais c’est là où j’en suis. A vous de jouer, en commentaire ? Vos réponses m’intéressent au plus haut point.

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  1. Merci Lomig de ce post très intéressant.
    Bien sûr j’ai envie de rebondir et de répondre. Mais tu sais bien que cela ne peut pas se faire à la volée. les points abordés sont trop lourds et il faut prendre le temps d’une vraie réflexion. Je vais tenter de la faire mais je te demande par avance d’excuser le délai. J’espère d’ailleurs pour toi que si les réponses tardent tu ne prennes pas le temps qui passe comme un désaveu de ton post. Il est très utile. A bientôt donc

  2. « Comment vivre SA vie ? » me rappelle ce film Le goût des autres.
    Car on peut aussi « vivre » en reflet de la lumière attendue des autres, dans le souci de plaire, d’apaiser, d’être en proie à sa propre plasticité humaine modelée par une empathie exagérée et sous des vents extérieurs.
    Est-ce cela vivre ? Ne serait-ce pas plutôt survivre ou ce que je préfère nommer « sous-vivre » ?
    J’aime bien la petite phrase qui me brûle telle une braise au creux de la main « l’enfer, c’est au dernier jour de ta vie quand tu rencontreras la personne que tu aurais pu devenir ». Sans se cristalliser sur une recherche de trace ou d’empreinte post-mortem, elle remet quotidiennement par sa brûlure de l’énergie afin de tendre à une forme d’alignement, instable par nature, une quête de… sens (désolé d’en remettre de l’eau à ton moulin) de la vie, de SA vie. « Sa » non pas en mode égocentré mais en tant qu’individu au cœur – et dans les entrailles – de la société et la culture dans laquelle on est né, on a grandi, voyagé, été exposé y compris à travers les lectures des mondes passés ou lointains. On est ET matière – plastique – ET architecte, ET aussi animal social (plus au moins sociable) avec son cœur et ses tripes, unique parmi ses semblables.
    Ainsi je ne suis pas différent de toi, je suis différent comme toi. Quelle richesse quand on sait dépasser ces différences – sans naïveté – et transmettre plus le questionnement et l’échange que des valeurs figées.
    Lors d’un voyage à Mumbai, je me suis questionné : Qui suis-je pour donner des leçons et juger de conduites dans un pays dont la culture est basée sur l’inégalité (Inde) ? Et si j’y étais né quel aurait été mon regard ?
    Je réfère le questionnement et ne jamais vraiment répondre au SENS que de me satisfaire de réponses figées qui mettraient en panne mon imaginaire.
    Je sais désormais que jamais je ne compléterai mon ikigai.

    Merci une fois de plus pour cette invitation à la discussion, réflexion, introspection. Ce blog est une mine que je partage sans modération (enfin dans la limite que m’autorise mon introversion ;-) ).

    • salut ! merci pour ton commentaire très riche et intime. Tu dis préférer le questionnement et ne jamais répondre à la question du SENS. j’en suis bien d’accord. Mais la question du sens n’est pas une question à laquelle il faut répondre, c’est plus, à mes yeux, une tension dans laquelle tout individu est placé. Il ne s’agit pas de trouver un sens (relatif ou absolu), mais d’essayer de mettre en adéquation nos valeurs/croyances, et nos actes. Tout en les questionnant, comme tu le fais d’ailleurs : nos actes doivent être mise en accord avec nos croyances, si celles-ci sont « Bonnes ». Comment juger si nos croyances sont bonnes/justes/vraies ? La question du sens suppose donc que nous ayons une idée du vrai, du juste et du bien, qui nous permette d’utiliser cela (notre quête de sens) pour vivre bien, ce qui revient, toujours à mes yeux, à laisser libre cours en soi à l’excellence humaine.

      Sur l’universalité de nos valeurs (cf. ton retour de vécu en Inde), je te renvoie à un autre article qui pose, – entre autres -, cette question… http://www.blomig.com/2018/04/06/politique-et-ethique/

      • Je m’étais promis de répondre à la demande que Lomig avait faite à la fin de son post très clair : « Comment vivre sa vie ? »
        Voici donc quelques réflexions, sans doute marquées par l’âge de leur auteur (70 ans).

        Tout d’abord je souscris au choix d’Irwin Yalom pour considérer que les 4 points cités par Lomig sont bien les 4 difficultés existentielles majeures : l’obligation de mourir, la dualité responsabilité/liberté, la solitude (qui me semble une autre version de l’obligation de mourir) et l’absence de sens de la vie.

        Ensuite je dois dire que si je vois bien en quoi la sagesse va consister à « maîtriser » ces 4 difficultés, je ne vois pas ce que vient faire la « rédemption » dans la discussion. Peut être est-ce Irwin Yalom et non Lomig qui a utilisé ce terme ? Pour moi, la rédemption n’a pas à être évoquée dans notre discussion puisque je ne vois pas ce qui serait à « racheter ». La rédemption c’est le rachat, des fautes ou de la vie d’esclave. Si la vie est un fait brut, indépendant de la notion d’intelligence ou de projet, alors la notion de rédemption me semble hors sujet.

        « On va tous mourir ». Certes, c’est l’observation la plus simple à la portée de tous. Mais le problème vient surtout du fait qu’on le sache ; d’accord avec Lomig. Il ajoute d’ailleurs qu’on ne peut rien y faire. Je pense que ce point n’est pas totalement vrai. En effet les évolutions liées aux mesures d’hygiène, de prévention et de soins aboutissent globalement à un allongement de la durée de la vie. Donc on peut influencer la problématique. Cependant je ne suis pas de ceux qui pensent que l’homme va disposer des moyens de devenir éternel. Le transhumanisme ne me tente pas et je crois qu’avec l’évolution des connaissances nous aurons de plus en plus souvent à choisir le moment de notre mort. Il y a donc là un changement de paradigme : l’homme qui sait qu’il doit mourir, a de plus en plus de temps pour s’y préparer, et pourra vraisemblablement choisir la date de sa mort.
        La problématique de la sagesse qui consiste, selon Montaigne, à attendre paisiblement le moment imprévisible où la mort nous prend sans qu’on puisse s’y opposer, risque donc d’évoluer vers une décision personnelle, un choix. Ce point modifie l’imaginaire et l’esthétique humaine : l’individu devient acteur de sa mort après être devenu acteur de sa vie ; par opposition à la servitude des millions d’années antérieures et qui ont certainement façonné la notion inconsciente de rédemption. Ce point retentit aussi sur le second facteur d’angoisse signalé par Lomig : la dualité responsabilité/liberté.
        Un point encore pour moi sur la citation de Montaigne : il aspire à ce que la mort le prenne dans son « jardin imparfait », ce qui signifie à mes yeux à un moment où sa vie n’aurait pas réussi à atteindre son but. Pour ma part, par manque de sagesse sans doute, j’aimerais que mon jardin soit parfait ; même si j’en sais l’impossibilité. Mais la tension qui pousse vers la recherche de perfection est marque de vie. Faut il comprendre que Montaigne préférerait mourir quand cette tension vitale aurait disparu au point de ne plus attacher d’importance à l’état de son jardin ? Alors pourquoi y planter des choux. Mais c’est vrai qu’il est sans doute plus difficile de mourir quand on est encore tendu pour vivre. Impossible sans doute dans ces conditions de choisir le moment de sa mort. Parvenir à un état d’esprit qui n’attache plus d’importance à l’état du jardin (pour qu’il permette à ses descendant d’y vivre heureux) est sans doute la marque de la perte d’intérêt pour la vie. Alors mourir ?

        Dualité responsabilité/liberté. Je partage la formule de Lomig : « Nous sommes en charge de mener notre vie ». Et j’y ajoute donc, ce qui me semble probable pour ma génération ou celle de mes enfants, « en charge de décider de notre mort ».

        La solitude, et surtout le sentiment de solitude, me semblent être une perception spontanée, incontrôlable, transitoire, de l’inéluctabilité de la mort. Parce que la solitude n’est difficile que dans la mort, ou dans les épreuves qui sont liées à la mort. Pour le reste comme le dit Lomig, la fréquentation harmonieuse de ses proches, de ses amis et des humains un tant soit peu éduqués, permet de repousser très loin ces sautes d’humeur qui nous font percevoir notre solitude comme une épreuve plutôt que comme une chance.

        Le défaut de sens de la vie m’est apparu à l’adolescence, quand j’ai rompu raisonnablement avec les balivernes religieuses que mon éducation avait tenté de m’inculquer. Ce fut violent et Albert Camus m’a aidé à « accepter » l’absurdité du monde.  « Accepter » vraiment ? Je n’en suis pas certain. Je lis dans le texte de Lomig ses difficultés par rapport à ce point. Je les comprends et je souscris à son analyse : « Le sens…c’est une fonction humaine qui permet de mesurer l’alignement entre nos croyances et nos actions ». Ce qui effectivement conduit directement à la notion de croyance, et de donc de culture. A quoi croyons nous ? La réponse à cette question est notre arme pour créer un sens à nos vies, dès lors qu’on a évacué le projet supra-humain que certains appellent Dieu. Sans doute oui, les notions de « Vrai » et de « Bien » sont elles les étalons des cultures, des « croyances » des différentes sociétés et des hommes qui les composent. On sait parfaitement que le combat contre l’absurde pousse les sociétés à imposer leurs croyances à leurs membres. La faiblesse humaine, la misère de sa condition historique et pré-historique, peuvent légitimer ce processus qui est aussi un moyen de survie. Mais aujourd’hui, peut-on accepter de considérer la dualité responsabilité/liberté comme nous l’avons fait, et envisager le choix délibéré de l’heure de sa mort, sans que soit remis en cause l’assignation culturelle qui choisit pour nous le sens que nous devrions trouver à notre vie ? Par mon hérédité, par mon éducation, par les conditions de ma vie dans la seconde moitié du vingtième siècle en Europe, dans un milieu culturellement anéanti par des guerres terribles, je me suis choisi des croyances fondées sur le respect de l’homme et sur le fantasme qu’il pourrait raisonnablement éviter de se détruire. Je veux croire à ça et les principes qui me semblent capables d’aligner mes actions avec ces croyances sont résumés ainsi : tolérance mutuelle, respect des autres et de soit même et liberté absolue de conscience.
        Le problème à mes yeux c’est que les hommes et les femmes que je vois en général dans nos sociétés sont plus orientés vers la consommation et la construction d’idoles (l’image comme étalon). Si le « Bien » et le « Vrai » sont à ce point trahis alors je considère que l’absurdité du monde est totale et que mes efforts personnels sont condamnés à l’échec.
        Le jardin occidental est en grand désordre, est-il temps de mourir ? A moins que la guerre, encore, redonne du sens au fracas de la vie, en attendant que la paix ne vienne remettre un peu d’ordre dans l’absurdité de la mort.

        • merci beaucoup pour ce partage très sincère et intime. Je prends le temps de lire tout cela, et je réagirai sur un ou deux points qui m’interpellent.

        • salut,
          oui c’est bien Irvin Yalom qui faisait référence à des germes de « sagesse et de rédemption » dans ces 4 difficultés existentielles. Je suis d’accord avec toi, en tant qu’athée, sur le hors sujet de la rédemption. peut-être n’est-ce pas le cas pour un croyant ?
          Sur le jardin imparfait de montaigne, je le prends dans un autre sens. J’y vois une manière « absurde » de vivre, c’est à dire vivre en sachant qu’il n’y a pas de but ultime, que la perfection n’existe que comme visée, et non comme état. Du coup, ce qui compte c’est de travailler son jardin, en sachant qu’il ne sera jamais parfait. C’est une manière de refuser l’injonction de perfection, et mettre l’accent sur le perfectionnement, comme dynamique. mais la question reste entière : pourquoi faudrait-il se perfectionner, ou perfectionner son jardin ?
          Sur le Vrai et le Bien, il me semble indispensable de faire ce que tu as fait, c’est à dire de décrire ce qu’on y met. Qu’est-ce que le vrai et le bien, le juste et le beau ? Il faut donner du corps à ces notions, et je crois que c’est très exactement ce que font les religions et les philosophies qui durent : elles définissent ce qu’est le Bien. Avec une valeur structurante (elles montrent une voie), et un côté enfermant (comme tu le dis elles assignent un sens à la vie). A chacun de se débrouiller avec cela. Existe-t-il un Bien universel ? Si c’est le cas, formulons-le. Il me semble qu’une de nos responsabilités est de refuser le nihilisme et le relativisme moral. Nous sommes des animaux éthiques.