CatĂ©gorie : 📚 Livres

  • A contre-courant

    A contre-courant

    J’ai commandĂ© l’essai d’Isaiah Berlin, « A contre-courant », aprĂšs avoir lu le bouquin de Vargas Llosa, « L’appel de la tribu« . Il parlait de Berlin comme d’un grand intellectuel, d’une grande honnĂȘtetĂ©, et sa vie digne d’un roman attisait encore un peu plus la curiositĂ©. Je n’ai pas Ă©tĂ© déçu.

    Berlin, magistral historien des idées

    Berlin Ă©tait effectivement un grand intellectuel, à  en juger par les textes regroupĂ©s dans « A contre-courant. Essais sur l’histoire des idĂ©es. » Berlin passe en revue des auteurs variĂ©s, en soulignant à  chaque fois pourquoi ils Ă©taient « à  contre-courant » de certains paradigmes ou dogmes de leur Ă©poque. Notamment des penseurs anti-rationalistes ou des contre-lumiĂšres.
    Si l’on devait rĂ©sumer l’approche et l’attitude d’Isaiah Berlin en quelques mots clefs, je dirai qu’il est :

    • rigoureux et Ă©rudit : tel un chercheur, cet historien des idĂ©es fait preuve d’une rigueur impressionnante dans ses analyses, d’une grande objectivitĂ© Ă©galement. Il est par ailleurs extrĂȘmement Ă©rudit, et la somme de rĂ©fĂ©rences citĂ©es pour chaque petit chapitre laisse songeur. Quel travail !
    • adogmatique et pluraliste : plus qu’objectif comme je l’Ă©crivais, Berlin sait se glisser dans la pensĂ©e et la vie des auteurs qu’il Ă©tudie. Il ne s’occupe pas de chercher un accord entre ses propres idĂ©es et celles des auteurs, mais à  Ă©clairer comment leur pensĂ©e, complexe, souvent moins cohĂ©rente que celle, plus systĂ©mique, des LumiĂšres, parvient nĂ©anmoins à  Ă©clairer et à  apporter à  l’humanitĂ©. Un vrai pluralisme philosophique.

    L’exemple de Machiavel

    J’ai Ă©tĂ© particuliĂšrement impressionnĂ© par le chapitre sur Machiavel, que je connais un peu. Comme dans une enquĂȘte, Berlin cherche pourquoi Machiavel est toujours aussi mystĂ©rieux, commentĂ©, et suscite autant d’interprĂ©tations diffĂ©rentes. Il contredit la version classiquement dĂ©fendue, à  savoir que Machiavel aurait sĂ©parĂ© la morale de la politique, ce qui en ferait un auteur sulfureux. Preuve à  l’appui, auteurs nombreux à  l’appui, il montre qu’une autre hypothĂšse est plus probable. Loin d’ĂȘtre un auteur a-moral, Machiavel a « simplement », sans en faire mention explicitement, construit son oeuvre sur une morale diffĂ©rente de la morale chrĂ©tienne dominante à  son Ă©poque. Machiavel tient des raisonnements appuyĂ©s sur une morale paĂŻenne, prĂ©-chrĂ©tienne, et c’est probablement ce qui a choquĂ© et continue de choquer les lecteurs.

    Machiavel institue une opposition (…) entre deux façons de concevoir la vie, et par consĂ©quent entre deux morales. L’une est la morale du monde paĂŻen : les valeurs essentielles sont le courage, l’Ă©nergie, la force d’Ăąme devant l’adversitĂ©, la rĂ©ussite dans les affaires publiques, l’ordre, la discipline, le bonheur, la force, la justice. l’important, surtout, est d’affirmer ses revendications lĂ©gitimes, et de disposer d’un pouvoir et de connaissances suffisants pour pouvoir les satisfaire. (…) Machiavel y voit les meilleurs moments de l’humanitĂ©, et, en bon humaniste de la Renaissance, souhaite les faire revivre. Face à  cet univers moral (…), on trouve, d’abord et avant tout, la morale chrĂ©tienne. L’idĂ©al chrĂ©tien met au premier plan la charitĂ©, la misĂ©ricorde, le sacrifice, l’amour de Dieu, le pardon accordĂ© aux ennemis, le mĂ©pris des biens de ce monde, la foi dans la vie future. Les chrĂ©tiens croient au salut de l’Ăąme individuelle, qui possĂšde, à  leurs yeux, une valeur infinie, qui est bien plus importante en tout cas que l’objectif politique ou social, ou tout autre objectif terrestre, quel qu’il soit, sans aucune commune mesure avec des considĂ©rations d’ordre Ă©conomique, militaire ou esthĂ©tiques quelconques.

    Comme le dit trÚs bien Berlin, à  la fin de ce chapitre trÚs dense et passionnant :

    L’Ă©thique de Machiavel, comme celle d’Aristote et de CicĂ©ron, est une Ă©thique sociale et non individuelle.

    A contre-courant

    Comme le dit trĂšs bien Roger Hausheer (spĂ©cialiste de Berlin), qui prĂ©face le livre, Berlin est aussi à  contre-courant parce qu’il va chercher des auteurs parfois peu connus, et parce qu’il a identifiĂ© qu’ils ont, d’une maniĂšre ou d’une autre, par leurs pensĂ©es « à  contre-courant » de leur Ă©poque, enrichi, prĂ©figurĂ©, rendu possible les Ă©volutions futures de divers courants de pensĂ©e. Et donnĂ© à  voir, à  penser, une maniĂšre d’ĂȘtre « humain » qui sans ĂȘtre nĂ©cessairement celle qui est la nĂŽtre, vient l’enrichir de reflets nouveaux, complĂ©mentaires, indispensables. Ainsi, nous suivons, de maniĂšre passionnante et toujours enrichie d’Ă©lĂ©ments de biographies forts utiles, des Ă©lĂ©ments de pensĂ©e de Vico, Hamann, Herzen, Sorel ou une rĂ©flexion sur Verdi, basĂ©e sur la pensĂ©e de Schiller. Et quelques autres plus connus que sont Montesquieu, Machiavel et Hume. Pour terminer, le mot de la fin de la prĂ©face d’Hausheer me parait bien rĂ©sumer l’attitude et la musique qui se dĂ©gage des essais de Berlin regroupĂ©s dans « A contre-courant » :

    Si l’on peut attribuer à  Berlin une ontologie, elle consisterait à  dire que ce qui existe de la façon la plus incontestable, et dont nous avons la connaissance la plus directe et la moins criticable, ce sont les ĂȘtres humains, placĂ©s dans une conjoncture historique donnĂ©e – nous-mĂȘmes et les autres, c’est-à -dire des hommes concrets, individuels, uniques, autonomes, libres et responsables à  des degrĂ©s divers. Nous avons une vie intĂ©rieure, faite de pensĂ©es, de sentiments, d’Ă©motions, nous formulons consciemment des principes et des buts, et nous nous efforçons de nous y conformer dans nos activitĂ©s extĂ©rieures. Vouloir rĂ©duire ces rĂ©alitĂ©s aux lois et aux catĂ©gories des sciences de la nature, moins intelligibles parce que purement causales ou statistiques – ou vouloir les transformer, ce qui ne vaut pas mieux, en Ă©lĂ©ments fonctionnels dans le cadre d’un systĂšme abstrait quelconque, mĂ©taphysique, tĂ©lĂ©ologique, ou mĂ©canique – mĂȘme si la tĂąche diabolique, humaine, ou divine, que l’on s’est fixĂ©e, en devient plus facile, c’est vouloir nier, en fin de compte, ces vĂ©ritĂ©s, les plus immĂ©diates, les plus frappantes, que tous les hommes connaissent au sujet d’eux-mĂȘmes. Bien souvent, on finit par s’en prendre à  ces vĂ©ritĂ©s mĂȘmes, qu’on enferme, qu’on Ă©touffe, qu’on mutile, avec les consĂ©quences que l’on sait, et qui apparaissent avec Ă©vidence dans les essais (d’Isaiah Berlin). (…) Des voies diffĂ©rentes, qui toutes permettent à  l’homme de s’acheminer vers sa pleine rĂ©alisation, peuvent se croiser et se bloquer rĂ©ciproquement. Des entitĂ©s d’une valeur intrinsĂšque ou d’une beautĂ© inestimables autour desquelles un individu ou une civilisation pourraient vouloir construire tout un genre de vie, se trouvent engagĂ©es dans des conflits mortels. L’issue en est, forcĂ©ment, l’Ă©limination d’un des protagonistes, et donc une perte absolue et irrĂ©mĂ©diable. La tendance gĂ©nĂ©rale des Ă©crits de Berlin est de souligner et de creuser cette idĂ©e de conflit et de perte inĂ©vitables, pour mieux faire ressentir la nĂ©cessitĂ© des choix absolus. Il a mis à  mal ces visions, gĂ©nĂ©ratrices d’harmonie et de tranquillitĂ©, qui, certes, attĂ©nuent la souffrance et les causes de tension, mais qui, en mĂȘme temps, sapent la vitalitĂ© et l’Ă©nergie des hommes, et leur font oublier ce qu’ils ont d’essentiellement humain. Sans cesse, il nous rappelle au sentiment de la libertĂ© et de la responsabilitĂ© qui sont les nĂŽtres. Lorsqu’on rassemble ses Ă©crits, dispersĂ©s dans tant de revues et de pĂ©riodiques souvent inaccessibles, on se trouve devant un des exposĂ©s les plus complets, les plus convaincants, les plus impressionnants et les plus satisfaisants qui aient jamais Ă©tĂ© fait de la conception intĂ©gralement libĂ©rale et humaniste de l’homme et de la condition humaine.C’est pourquoi ils mĂ©ritent d’ĂȘtre mis à  la disposition des hommes de notre temps.
  • Je suis le prix de votre libertĂ©

    Je suis le prix de votre liberté

    J’ai achetĂ© ce livre, « Je suis le prix de votre liberté », pour faire un acte de soutien. J’avais suivi de prĂšs, effarĂ© mais pas surpris, l’affaire Mila. Je ne regrette pas, car c’est un beau livre, Ă©crit par une personnalitĂ© surprenante. Claire, pudique, Ă©mouvante à  force d’ĂȘtre digne, courageuse et solide. Comme un diamant. C’est un livre qui va a l’essentiel.

    La tristement célÚbre « affaire Mila »

    Pour ceux qui ne connaissent cette affaire, elle se rĂ©sume en quelques lignes : Mila, une adolescente trĂšs utilisatrice de rĂ©seaux sociaux, se retrouve prise à  partie par des musulmans haineux en ligne. Courageusement, elle ne se laisse pas faire et leur rĂ©ponds par une vidĂ©o – provoquante mais qui rĂ©pondait à  des menaces de viol ! – « Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul. Merci, au revoir ». DĂ©chainement de violence, menaces de morts, de viols par milliers, plaintes multiples : Mila se retrouve malgrĂ© elle au coeur d’un Maelstrà¶m qui bouleverse sa vie. Elle vit, depuis, une vie en demi-teinte, sous protection policiĂšre, obligĂ©e de se dĂ©guiser pour ne pas ĂȘtre reconnue. Insupportable histoire oĂč la victime voit sa vie s’effondrer mais oĂč la meute reste libre de continuer à  hurler. Insupportable histoire qui rĂ©vĂšle la lĂąchetĂ© d’une grande partie de la population, dĂ©jà  prise à  la gorge par la peur soigneusement installĂ©e par les coupeurs de langues et les coupeurs de tĂȘtes.

    Dignité et lucidité

    Le livre se dĂ©vore en quelques minutes. Il glace le sang et laisse pantois, effrayĂ©. Il donne aussi de l’espoir, car l’effort de Mila et de sa famille, soutenus par le remarquable Richard Malka, pour tenter de retrouver une vie, est d’une grande dignitĂ©. Mila, dans ce livre trĂšs personnel, se donne aussi des marges de manoeuvres pour parler un peu d’autre chose. Elle reste trĂšs lucide sur la situation. J’en pleure de rage, de honte, de peur pour mes enfants, qu’une telle situation soit possible en France, qu’on ait laissĂ© les choses aller aussi loin dans le dĂ©ni, la lĂąchetĂ© et l’impuissance. Toujours le mĂȘme mĂ©lange rĂ©pugnant de conformisme, de peur, de manque d’exercice de la libertĂ© d’expression. De rejet du rĂ©el.

    La réalité de la menace islamiste

    Quel est ce rĂ©el – que Mila s’est pris en pleine tronche, avec une violence inouĂŻe – que le prechi-precha politiquement correct ne souhaite plus aborder ? Il est qualitatif et quantitatif. Qualitatif : Nous sommes en guerre. Pas parce que nous aimons la guerre, mais parce que nous sommes attaquĂ©s. L’islam radical, politique, est une idĂ©ologie guerriĂšre et totalitaire. Nous l’avons laissĂ© se developper sur notre sol, et gangrener les esprits et les quartiers. Faire comme si nous n’Ă©tions pas en guerre, c’est le premier renoncement, qualitatif. Ce que l’affaire Mila rĂ©vĂšle aussi c’est l’aspect quantitatif : ils sont lĂ©gions, parmi les jeunes musulmans français, ceux qui trouvent normal d’ĂȘtre homophobe ou antisĂ©mite, et de menacer ceux qui osent critiquer leur religion. Contrairement à  ce que veulent bien nous servir les mĂ©dias en guise de berceuse, ce n’est pas une minoritĂ©. L’ampleur de la vague de haine que Mila a subie montre que si c’est une minoritĂ©, elle est loin d’ĂȘtre faible. En creux, elle permet de voir, parmi les amis de l’Ă©poque de Mila, que le nombre de personnes prĂȘtes à  soutenir une amie contre le dĂ©chainement est trĂšs faible. La peur, le conformisme, ont fait le vide autour de Mila. Cela a renforcĂ© sa souffrance et sa peine. AttaquĂ©e d’un cĂŽtĂ© par des imbĂ©ciles haineux, et lĂąchĂ©e de l’autre par des couards conformistes.

    Soutenons tous Mila !

    J’ai Ă©tĂ© sĂ©duit et dĂ©rangĂ© par ce petit livre. Il est d’une grande simplicitĂ© et maturitĂ©. Il mĂ©rite un dĂ©tour, et du soutien. Mila mĂ©rite tout notre soutien, sans l’ombre d’une rĂ©serve. La rĂ©action de Mila, et la suite de son parcours, et ce livre, sont un cri contre l’injustice. C’est l’esprit de justice, et non la colĂšre, qui anime Mila. Je ne peux pas me retenir de vous partager la conclusion que j’ai trouvĂ©, à  l’image du livre et de Mila, et de sa situation, belle à  pleurer, que dis-je, à  sourire :

    Vous parler de cette maniĂšre m’a follement soulagĂ©e. J’ai l’impression que vous arrivez à  me comprendre sans mĂȘme me regarder dans les yeux en ce moment mĂȘme. Ressentez-moi, et souriez-moi. Je ne veux voir personne pleurer à  cause de ce qu’on m’a fait. J’ai simplement besoin qu’on me fasse honneur de cette maniĂšre, parce que le sourire est la meilleure rĂ©ponse à  l’obscurantisme. Ils ne cesseront de me harceler que quand je serai morte. Je pense mĂȘme qu’ils s’en prendront à  tout ce qui peut me ressembler lorsque je ne serai plus là , parce qu’ils chercheront toujours un os à  ronger.
    Moi, je suis condamndĂ©e à  payer le prix de ma libertĂ©. Si une si grande partie de ce peuple a Ă©tĂ© lĂąche et qu’il n’a pas pu me sauver, alors qu’il se ressaisisse un jour et qu’il trouve la force de s’Ă©lever pour se battre. Je veux donner toute mon Ă©nergie, toute la magie qu’il y a encore en moi pour qu’il n’y ait plus jamais une autre Mila.
    J’ai maintenant 18 ans, et je prends aujourd’hui mon indĂ©pendance, sans savoir de quoi sera fait demain.
    Je veux juste un avenir.
    Toutes mes amitiĂ©s à  celles et ceux qui sont avec moi jusqu’ici. Nous sommes merveilleux.
  • Platon a rendez-vous avec Darwin

    Platon a rendez-vous avec Darwin

    Dans Platon a rendez-vous avec Darwin, le haut fonctionnaire Vincent Le Biez signe un bel essai en forme de cabinet de curiosités : stimulant, riche, et varié, mais manquant de structure et de profondeur.

    Rencontre(s) entre les sciences et la politique

    La thÚse du livre, exposée explicitement dans le dernier chapitre, est claire et puissante :

    Si les mĂ©thodes utilisĂ©es pour Ă©tudier les systĂšmes physiques et sociaux diffĂšrent largement et ne sont pas facilement transposables, les systĂšmes eux-mĂȘmes partagent certaines caractĂ©ristiques communes du fait de leur complexitĂ©, par consĂ©quent, la connaissance des systĂšmes naturels complexes offre des intuitions intĂ©ressantes concernant l’organisation des systĂšmes politiques et sociaux.

    Mobilisant des connaissances trĂšs variĂ©es, tant scientifiques que philosophiques, Vincent Le Biez, jeune haut fonctionnaire, se livre à  un brillant exercice de style, structurĂ© autour de couples de penseurs. Chaque chapitre rapproche les pensĂ©es d’un scientifique et d’un philosophe ou penseur politique : Sadi Carnot se retrouve ainsi appariĂ© avec Hannah Arendt, Ernst Ising avec Alexis de Tocqueville, ou encore Platon avec Darwin. Sur ce dernier exemple, la thĂ©orie de l’évolution du scientifique anglais, qui montre que les ĂȘtres vivants Ă©voluent, et que cette Ă©volution n’est pas le fruit d’un dessein, est mise en opposition avec la pensĂ©e de Platon oĂč, au contraire, l’ordre des choses, statique, rĂ©pond à  un dessein et à  volontĂ© de perfection. Riche discussion, seulement esquissĂ©e dans l’essai, sur la tĂ©lĂ©onomie, le finalisme, et les diffĂ©rentes conceptions du monde. Ce livre est d’autant plus stimulant qu’il expose avec clartĂ© et maĂźtrise la pensĂ©e d’auteurs nombreux, tant en sciences qu’en philosophie politique.

    Manque de rigueur et d’audace

    Il se dĂ©gage pourtant de la lecture une sensation de papillonnage, et d’une pensĂ©e qui part dans tous les sens. Sous la brillance intellectuelle, on se retrouve avec des idĂ©es somme toute assez peu originales, ce qui n’est du reste pas anormal, car les hybridations intellectuelles aux interstices des disciplines n’ont pas attendues Vincent Le Biez pour ĂȘtre faites. Il y a par ailleurs quelques raccourcis dans la maniĂšre dont la pensĂ©e des auteurs est retranscrite. Hayek, par exemple, n’a jamais pris « l’ordre spontanĂ© Â» pour la « valeur suprĂȘme Â». Hayek plaçait la libertĂ© au-dessus de tout, et l’ordre spontanĂ© est simplement un phĂ©nomĂšne qu’il a grandement contribuĂ© à  caractĂ©riser, notamment ses conditions d’existences. La mĂ©thode analogique utilisĂ©e a les dĂ©fauts de ses qualitĂ©s : riche en intuition, stimulante, mais conduisant souvent à  des choses peu rigoureuses. Et si les thĂ©ories scientifiques sont bien exposĂ©es, les idĂ©es des philosophes ou penseurs politiques le sont de maniĂšre un peu plus lĂ©gĂšre.
    Par ailleurs, pourquoi l’auteur Ă©prouve-t-il le besoin de se cacher derriĂšre ces analogies scientifiques pour livrer son point de vue politique ? Il n’y a pas besoin de passer par la thĂ©orie des membranes pour redire, en le citant, ce que Claude LĂ©vi-Strauss avait dĂ©jà  analysĂ© à  propos des limites au mĂ©lange entre des cultures diffĂ©rentes. L’approche alternative proposĂ©e par l’auteur, à  la suite de Prigogine et Bertalanffy, montre ses limites. Une approche visant à  pouvoir tout marier, une sorte d’en mĂȘme temps philosophique. Une synthĂšse dont la « neutralitĂ© Â» serait garantie par son origine scientifique. Vincent Le Biez explique que cette approche partage des choses avec tous les courants de pensĂ©e, du socialisme au conservatisme en passant par le libĂ©ralisme, l’écologie politique ou le progressisme.

    Une pensĂ©e politique qui fait l’impasse sur le conflit

    C’est oublier un peu vite que les humains ne sont pas des molĂ©cules, et les sociĂ©tĂ©s sont des systĂšmes complexes pas comme les autres. Les humains attachent dans leur rĂ©flexion, et dans leur apprĂ©hension de l’ordre politique et social, une importance cruciale à  la notion de vĂ©ritĂ©. Une composante qui semble avoir Ă©tĂ© un peu vite Ă©cartĂ©e par l’auteur, dans son mouvement d’équilibriste centriste (comprĂ©hensible pour un haut-fonctionnaire en poste) : Les vĂ©ritĂ©s, en politique, s’affrontent la politique est aussi le lieu du conflit, et de choses, d’idĂ©es, qui s’excluent mutuellement. Les vĂ©ritĂ©s, en politique, s’affrontent. Le socialisme n’est pas compatible avec libĂ©ralisme, pas plus que le progressisme avec le conservatisme. Faire coexister dans la sociĂ©tĂ© ces approches et pensĂ©es divergentes, avec tolĂ©rance, en assumant d’avoir des adversaires politiques, c’est le gĂ©nie de la dĂ©mocratie occidentale. Mais cette coexistence ne fait pas disparaĂźtre les diffĂ©rents et les conflits profonds entre ces courants de pensĂ©e. Sans conflit d’idĂ©es, sans dĂ©saccords, la pensĂ©e politique n’est qu’une soupe tiĂšde politiquement correcte.

    Cette recension a d’abord Ă©tĂ© publiĂ©e sur le site du magazine L’incorrect (lien). Je les remercie d’avoir bien voulu publier ce modeste article, et de leur confiance.

  • L’appel de la tribu

    L’appel de la tribu

    Mario Vargas Llosa signe, avec L’appel de la tribu, une belle autobiographie philosophique, centrĂ©e sur 7 auteurs qui l’ont influencĂ©. C’est passionnant, bien Ă©crit et rythmĂ©, et c’est une magnifique introduction Ă   la pensĂ©e de ces auteurs variĂ©s, mais dont le point commun est d’avoir Ă©tĂ© des penseurs libĂ©raux.

    Elégance

    J’avais lu et apprĂ©ciĂ©, il y a quelques annĂ©es, Le poisson dans l’eau, oĂč Mario Vargas Llosa racontait son parcours en politique et sa candidature Ă   la prĂ©sidence du PĂ©rou. TrĂšs intĂ©ressante plongĂ©e dans l’univers Ă©trange de la politique. Varga Llosa, pĂ©ruvien et naturalisĂ© espagnol, est laurĂ©at du prix Nobel de littĂ©rature (2010). Dans son style, et sa maniĂšre d’aborder les sujets, il y a une sorte d’alliance de franchise, et de mise en retrait de sa propre personne, qui donne une grande Ă©lĂ©gance Ă   son style. Ce n’est pas de la fausse pudeur, ou de l’humilitĂ©, c’est plutĂŽt une grande clartĂ© et simplicitĂ©. Cette Ă©lĂ©gance se retrouve dans L’appel de la tribu : tout en Ă©clairant en quoi, et Ă   quel moment de son parcours ces auteurs l’ont influencĂ©, Vargas Llosa livre un travail Ă   la fois de biographe intellectuel, mais aussi parfois agrĂ©mente ce rĂ©cit d’anecdotes vĂ©cues, car il a rencontrĂ© un certain nombre de ces auteurs.

    Introductions

    Chaque chapitre est dense, ramassĂ©, et livre l’essentiel de la pensĂ©e des auteurs. Une merveilleuse maniĂšre de les dĂ©couvrir, avec un fil conducteur assez simple finalement : le libĂ©ralisme n’est pas un dogme, mais un courant de pensĂ©e, avec des facettes multiples, des contradictions, une richesse, trĂšs bien Ă©clairĂ©es par ces auteurs si variĂ©s. C’est un livre d’introductions. J’ai retrouvĂ© avec plaisir des auteurs connus, et eu la joie d’en dĂ©couvrir d’autres. Dans l’ordre du livre, on peut donc dĂ©couvrir les pensĂ©es et les vies de :

    • Adam Smith (1723-1790) : philosophe et Ă©conomiste Ă©cossais des LumiĂšres. Je n’ai lu que des extraits de Smith, et il faut vraiment que j’aille le lire. Il me semble ĂȘtre un auteur majeur.
    • JosĂ© Ortega Y Gasset (1883-1955) : philosophe, sociologue, essayiste, homme de presse et homme politique espagnol. Ce qu’en dis Vargas Llosa ne me donne pas plus envie que cela de le dĂ©couvrir. Si je caricature, plume brillante, et idĂ©es peu rigoureuses.
    • Friedrich August Von Hayek (1899-1992) : Ă©conomiste et philosophe britannique originaire d’Autriche. Je connais dĂ©jĂ   bien l’oeuvre d’Hayek, et j’ai dĂ©couvert avec plaisir la prĂ©sentation qu’en fait l’auteur. Vous pouvez retrouver quelques articles consacrĂ©s (ou en lien) Ă   la pensĂ©e d’Hayek sur ce lien : Hayek sur BLOmiG
    • Karl Raimund Popper (1902-1994) : enseignant et philosophe des sciences autrichien, naturalisĂ© britannique. Encore un auteur qui m’a nourri. L’Ă©clairage qu’en fait Vargas Llosa est passionnant, sur le personnage comme sur sa pensĂ©e, et son style (pas toujours trĂšs clair, contrairement aux concepts qu’il a contribuĂ© Ă   forger). Vous pouvez retrouver quelques articles consacrĂ©s (ou en lien) Ă   la pensĂ©e de Popper sur ce lien : Popper sur BLOmiG
    • Raymond Aron (1905-1983) : philosophe, sociologue, politologue, historien et journaliste français. Je n’ai lu que les Essais sur les libertĂ©s d’Aron et je pense qu’il faut que j’aille dĂ©couvrir vraiment plus en profondeur cet auteur (abondamment citĂ© par Freund dans Sociologie du conflit). Vargas Llosa le prĂ©sente, Ă   juste titre Ă   mon sens, comme un des intellectuels français, avec Revel (voir ci-dessous), qui a contribuĂ© Ă   Ă©viter l’effondrement complet de la pensĂ©e en France.
    • Isaiah Berlin (1909-1997) : philosophe politique et historien des idĂ©es sociales letton, naturalisĂ© anglais. Je ne connaissais absolument pas cet auteur, et la prĂ©sentation qu’en fait Vargas Llosa m’a conduit Ă   immĂ©diatement commander À contre-courant. Essais sur l’histoire des idĂ©es. C’est mon prochain livre. La vie de Berlin est assez incroyable, et sa personnalitĂ© Ă©galement. update : j’ai lu et recensĂ© A contre-courant, splendide essai.
    • Jean-François Revel (1924-2006) : philosophe, Ă©crivain et journaliste français. J’avais adorĂ© La grande parade et Histoire de la philosophie occidentale. Il me semble plus que justifiĂ© de trouver Revel dans un panĂ©gyrique d’auteurs libĂ©raux.

    A déguster sans modération

    Que vous soyez libĂ©ral, ou non, il me semble que ce livre permet de dĂ©couvrir pas mal d’auteurs passionnant, tout en passant en revue leur 7 maniĂšres d’ĂȘtre libĂ©ral, avec le regard prĂ©cis et lucide d’un auteur original. Ici ou lĂ  , je dĂ©couvre que Vargas Llosa tombe lĂ©gĂšrement dans le politiquement correct (en qualifiant Joseh de Maistre de prĂ©curseur du facisme, ou en expliquant que la GB Ă©tait un pays accueillant, jusqu’au Brexit). Rien de bien gĂȘnant, ce ne sont pas des points centraux de son exposĂ©. Pour conclure, je reprends l’extrait du livre partagĂ© par IREF :

    Le libĂ©ralisme est une doctrine qui n’a pas rĂ©ponse Ă   tout, Ă   l’inverse du marxisme qui prĂ©tend le contraire ; il admet en son sein la divergence et la critique Ă   partir d’un corpus restreint mains indĂ©niable de convictions. Par exemple, que la libertĂ© est la valeur suprĂȘme et qu’elle n’est pas divisible ni fragmentaire, qu’elle est unique et doit se manifester dans tous les domaines — l’économique, le politique, le social, le culturel — dans une sociĂ©tĂ© authentiquement dĂ©mocratique.(
) Le libĂ©ralisme n’est pas dogmatique, il sait que la rĂ©alitĂ© est complexe et que les idĂ©es et les programmes doivent souvent s’y adapter pour rĂ©ussir, au lieu d’essayer de l’assujettir Ă   des schĂ©mas rigides, ce qui d’ordinaire les fait Ă©chouer et dĂ©chaĂźne la violence politique.
  • ThĂ©rapie de choc

    Thérapie de choc

    Robert Ménard, homme courageux

    J’avais commandĂ© le dernier livre de Robert MĂ©nard, ThĂ©rapie de choc (Ă©ditions La Nouvelle Librairie), en l’Ă©coutant Ă©changer l’autre jour. J’apprĂ©cie Robert MĂ©nard : c’est un homme sincĂšre, courageux, Ă©pris de vĂ©ritĂ©. Il me parait d’une grande droiture morale, et faire partie des hommes à  la fois de terrain (il est maire de BĂ©ziers), et d’idĂ©es, qui pourraient changer la donne. Il est un des seuls à  prĂŽner l’union des droites, seule voie qui me parait intelligente pour Ă©viter le duel Macron-Le Pen tant annoncĂ© par les mĂ©dias. ThĂ©rapie de choc est un petit livre, qui se lit d’une traite. Presqu’un programme, c’est en tout cas une liste trĂšs claire et directe des mesures chocs à  prendre dĂšs à  prĂ©sent si l’on veut Ă©viter le naufrage du pays.

    Retrouver le courage

    C’est aussi une charge trĂšs juste contre le politiquement correct qui empĂȘche de parler des vrais questions, sous peine d’ĂȘtre immĂ©diatement relĂ©guĂ© à  l’estrĂȘme-drouate. Il en sait quelque chose pour avoir, depuis longtemps, pris des positions à  contre-courant de ce politiquement correct. Il appelle de ses voeux, avec passion, la venue d’un « aventurier de droite » qui sera capable d’avoir le courage de remettre la vĂ©ritĂ©, le bon sens, et la morale au centre des dĂ©bats :

    Nous avons, nous orphelins de la France, besoin d’un homme ou d’une femme de courage, largement à  l’Ă©cart des partis. Nous avons besoin d’un aventurier ou d’une aventuriĂšre de droite, une droite corsaire, dont le navire cingle vers un avenir meilleur. (…) Cet aventurier de droite a le devoir sacrĂ© d’ĂȘtre mal Ă©levĂ©. Je suis persuadĂ© que tout commencera quand nous aurons retrouvĂ© le courage de dire ce que l’on voit. Cela nĂ©cessite un cuir Ă©pais. Tout s’est transformĂ© en quarante ans. Le monde qui nous entoure est un monde d’inquisiteurs, de petits procureurs. La rue, le bureau, l’association, le club, la famille, partout on trouve des commissaires politiques. (…) Le langage commun est devenu une rĂ©pĂ©tition. Nous sommes dans une classe de choristes qui chantent la mĂȘme chanson à  gorge dĂ©ployĂ©e. Les fausses notes sont repĂ©rĂ©es. Un mot de travers coĂ»te cher. Dans ce systĂšme dingue, dont le langage politiquement correct est le symbole et l’Ă©criture inclusive le gag final, la langue, notre langue, est sous contrĂŽle.

    Je vous recommande la lecture vivifiante de ce livre choc, plein de fougue. Un cri du coeur, pour la France. Je me demande pourquoi MĂ©nard semble n’envisager à  aucun moment de pouvoir ĂȘtre cet aventurier. Il en aurait, à  mes yeux, l’Ă©toffe et la lĂ©gitimitĂ©. A suivre ?

  • Sociologie du conflit

    Sociologie du conflit

    « Sociologie du conflit » de Julien Freund est un excellent essai sur les conflits, leur nature, et ce qu’une analyse approfondie (historique, philosophique, sociologique) permet d’en dire. Julien Freund est un grand intellectuel, injustement ostracisĂ© par les intellos de mai 68 (pour ses rĂ©fĂ©rences trop « à  droite »).

    Peut-on toujours éviter de choisir un camp ?

    J’ai dĂ©cidĂ© de le lire à  la suite de la lecture et des Ă©changes avec Philippe Silberzahn, qui m’avaient conduit à  me questionner sur le sujet. Le propos Ă©tait tout à  fait pertinent : la logique du « choisis ton camp! » nous empĂȘche de transformer le monde. C’est vrai. Et je faisais simplement la remarque que la logique « binaire », par moment, n’Ă©tait pas Ă©vitable : lorsque nous sommes en situation de conflit, il faut effectivement choisir son camp (c’est notamment le cas lorsque l’on est dĂ©signĂ© comme ennemi).

    Si vis pacem, para bellum

    Julien Freund est un penseur d’une grande clartĂ©, et d’une trĂšs agrĂ©able prĂ©cision. Je vous invite à  lire ce livre remarquable, et indispensable. J’ajouterai dans ma collection un certain nombre de citation de Julien Freund, car beaucoup de passage sont trĂšs forts, et trĂšs bien formulĂ©s. Je partage ici quelques idĂ©es fortes que j’en retiens. Freund part d’un constat simple et incontestable : le conflit a toujours fait partie de l’histoire humaine, de tout temps. Au lieu de porter un jugement moral sur le conflit, il convient plutĂŽt de le regarder pour ce qu’il est, d’en dĂ©crire les caractĂ©ristiques : comprendre comment les conflits Ă©mergent et se forment, comment ils se dĂ©veloppent ou se dĂ©samorcent, et comment ils se dĂ©roulent et s’arrĂȘtent. C’est trĂšs exactement le programme du livre de Freund. Il s’appuie beaucoup sur Clausewitz, Schmitt, Simmel, et aussi sur Weber et Aron. Il y apporte visiblement sa contribution Ă©clairĂ©e.
    Les conflits se caractĂ©risent par la bipolarisation : la tension entre deux pĂŽles opposĂ©s, qui structurent l’ensemble des rapports d’acteurs autour d’un conflit, et qui rendent impossible l’existence d’un autre point de vue. On rejoint le « Choisis ton camp, camarade! ».
    J’ai presque terminĂ© la lecture. J’en suis au chapitre sur la paix qui est dans le mĂȘme esprit : on ne peut faire la paix qu’avec des ennemis, ce qui indique bien que « conflit » et « paix » sont les deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille, d’un mĂȘme ensemble de phĂ©nomĂšnes proprement humains. Si vis pacem, para bellum contient donc une rĂ©elle sagesse stratĂ©gique, bien sĂ»r, mais Ă©galement philosophique, que nous aurions tort d’oublier.

    Changement de perspective

    La lecture de cet essai force à  se poser des questions, et à  changer la maniĂšre de se poser un certain nombre de questions. Si penser un monde humain sans conflit relĂšve largement du fantasme ou de l’utopie, voire peut conduire à  oublier que les conflits permettent de rĂ©soudre des problĂšmes, il faut bien l’intĂ©grer dans notre maniĂšre de penser le monde. C’est difficile pour moi, qui suis de nature pacifique, et avec une tendance à  Ă©viter les conflits.
    Comme pour le poison (« C’est la dose qui fait le poison ») oĂč il s’agit de remplacer l’idĂ©e de qualitĂ© par celle de quantitĂ©, il faut opĂ©rer un changement de perspective. Le conflit fait partie du monde et des humains. Notre rĂȘve d’un monde sans conflit nous fait louper une partie du rĂ©el, et probablement conduit à  ne pas voir un certain nombre de conflits, car nous en nions simplement l’existence. C’est un renversement de perspective difficile pour moi, et je crois pour notre Ă©poque. Il faut repenser le conflit. C’est ce que Sociologie du conflit, de Julien Freund, permet de faire. Qu’en pensez-vous ? Cela m’a donnĂ© envie, en tout cas, de lire son ouvrage majeur « Qu’est-ce que la politique ? », dont est tirĂ© cette phrase :

    On a beau ironiser sur le concept de patrie et concevoir l’humanitĂ© sur le mode anarchique et abstrait comme composĂ©e uniquement d’individus isolĂ©s aspirant à  une seule libertĂ© personnelle, il n’empĂȘche que la patrie est une rĂ©alitĂ© sociale concrĂšte, introduisant l’homogĂ©nĂ©itĂ© et le sens de la collaboration entre les hommes. Elle est mĂȘme une des sources essentielles du dynamisme collectif, de la stabilitĂ© et de la continuitĂ© d’une unitĂ© politique dans le temps. Sans elle, il n’y a ni puissance ni grandeur ni gloire, mais non plus de solidaritĂ© entre ceux qui vivent sur un mĂȘme territoire. [
] Dans la mesure oĂč la patrie cesse d’ĂȘtre une rĂ©alitĂ© vivante, la sociĂ©tĂ© se dĂ©labre non pas comme le croient les uns au profit de la libertĂ© de l’individu ni non plus comme le croient d’autres à  celui de l’humanitĂ© ; une collectivitĂ© politique qui n’est plus une patrie pour ses membres cesse d’ĂȘtre dĂ©fendue pour tomber plus ou moins rapidement sous la dĂ©pendance d’une autre unitĂ© politique. Là  oĂč il n’y a pas de patrie, les mercenaires ou l’étranger deviennent les maĂźtres. Sans doute devons-nous notre patrie au hasard de la naissance, mais il s’agit d’un hasard qui nous dĂ©livre d’autres.
    Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et rĂ©sistant français