Harmonies économiques : Introduction

Voici le premier d’un série d’articles sur l’ouvrage « Harmonies économiques » de Bastiat. Comme je trouve ce texte admirable, je ferais un billet de résumé/extraits sur chacun des chapitres, au fur et à  mesure de mes lectures, et du temps disponible sur mes soirées et mes week-end ! J’utiliserai abondamment les longs extraits de texte, parce que c’est la beauté du texte, son aspect pédagogique et clair qui m’a donné envie de faire ces billets (…et aussi parce que ça va plus vite :smile: ).

Les intérêts sont harmoniques

Je commence donc avec l’introduction du livre, intitulée « A la jeunesse Française ».
Il part sur cette idée très forte, qui résume l’ensemble de l’ouvrage (il se fixe comme ojectif de le démontrer) : « Tous les intérêts légitimes sont harmoniques ». Il discute dans cette introduction de la « solution » au problème social.
Or, cette solution, vous le comprendrez aisément, doit être toute différente selon que les intérêts sont naturellement harmoniques ou antagoniques.
Dans le premier cas, il faut la demander à  la Liberté; dans le second, à  la Contrainte. Dans l’un, il suffit de ne pas contrarier; dans l’autre, il faut nécessairement contrarier.
Mais la Liberté n’a qu’une forme. Quand on est bien convaincu que chacune des molécules qui composent un liquide porte en elle-même la force d’où résulte le niveau général, on en conclut qu’il n’y a pas de moyen plus simple et plus sûr pour obtenir ce niveau que de ne pas s’en mêler. Tous ceux donc qui adopteront ce point de départ: Les intérêts sont harmoniques, seront aussi d’accord sur la solution pratique du problème social: s’abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts.
La Contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et selon des vues en nombre infini. Les écoles qui partent de cette donnée: Les intérêts sont antagoniques, n’ont donc encore rien fait pour la solution du problème, si ce n’est qu’elles ont exclu la Liberté. Il leur reste encore à  chercher, parmi les formes infinies de la Contrainte, quelle est la bonne, si tant est qu’une le soit. Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à  faire accepter universellement par des hommes, par des agents libres, cette forme préférée de la Contrainte.

Les mauvaises routes empruntées si on considère les intérêts comme antagoniques

Bastiat passe ensuite en revue les multiples et épineuses questions à  résoudre si on choisit cette deuxième option, par exemple :
Si l’intérêt individuel est opposé à  l’intérêt général, où placerez-vous le principe d’action de la Contrainte? Où sera le point d’appui? Sera-ce en dehors de l’humanité? Il le faudrait pour échapper aux conséquences de votre loi. Car si vous confiez l’arbitraire à  des hommes, prouvez donc que ces hommes sont pétris d’un autre limon que nous; qu’ils ne seront pas mus aussi par le fatal principe de l’intérêt, et que, placés dans une situation qui exclut l’idée de tout frein, de toute résistance efficace, leur esprit sera exempt d’erreurs, leurs mains de rapacité et leur coeur de convoitise.

d’où le rappel de sa conviction :
La conclusion des économistes est la Liberté. Mais, pour que cette conclusion obtienne l’assentiment des intelligences et attire à  elle les coeurs, il faut qu’elle soit solidement fondée sur cette prémisse: Les intérêts, abandonnés à  eux-mêmes, tendent à  des combinaisons harmoniques, à  la prépondérance progressive du bien général.

La place du Mal, et la solidarité

Bastiat dit ensuite sa foi dans la Liberté et l’harmonie de ce qui se passe si on laisse les hommes libres (au sens sociétal du terme, c’est à  dire dans la mesure où ils ne viennent pas empiéter la liberté des autres). Et il donne déjà  les arguments à  ceux qui voudraient l’accuser, dans son optimisme d’économiste, de nier le mal, et explique en quoi la Solidarité peut nuire à  son but initiale en déplaçant les effets des erreurs :
La question est de savoir si nous avons la Liberté.
La question est de savoir si ces lois agissent dans leur plénitude, si leur action n’est pas profondément troublée par l’action opposée des institutions humaines.
Nier le Mal! nier la douleur! qui le pourrait? Il faudrait oublier qu’on parle de l’homme. Il faudrait oublier qu’on est homme soi-même. Pour que les lois providentielles soient tenues pour harmoniques, il n’est pas nécessaire qu’elles excluent le mal. Il suffit qu’il ait son explication et sa mission, qu’il se serve de limite à  lui-même, qu’il se détruise par sa propre action, et que chaque douleur prévienne une douleur plus grande en réprimant sa propre cause.
La société a pour élément l’homme qui est une force libre. Puisque l’homme est libre, il peut choisir; puisqu’il peut choisir, il peut se tromper; puisqu’il peut se tromper, il peut souffrir.
Je dis plus: il doit se tromper et souffrir; car son point de départ est l’ignorance, et devant l’ignorance s’ouvrent des routes infinies et inconnues qui toutes, hors une, mènent à  l’erreur.
Or, toute Erreur engendre souffrance. Ou la souffrance retombe sur celui qui s’est égaré, et alors elle met en oeuvre la Responsabilité. Ou elle va frapper des êtres innocents de la faute, et, en ce cas, elle fait vibrer le merveilleux appareil réactif de la Solidarité. L’action de ces lois, combinée avec le don qui nous a été fait de lier les effets aux causes, doit nous ramener, par la douleur même, dans la voie du bien et de la vérité.
Ainsi, non-seulement nous ne nions pas le Mal, mais nous lui reconnaissons une mission, dans l’ordre social comme dans l’ordre matériel.
Mais pour qu’il la remplisse cette mission, il ne faut pas étendre artificiellement la Solidarité de manière à  détruire la Responsabilité; en d’autres termes, il faut respecter la Liberté. Que si les institutions humaines viennent contrarier en cela les lois divines, le Mal n’en suit pas moins l’erreur, seulement il se déplace. Il frappe qui il ne devait pas frapper; il n’avertit plus; il n’est plus un enseignement; il ne tend plus à  se limiter et à  se détruire par sa propre action; il persiste, il s’aggrave, comme il arriverait dans l’ordre physiologique, si les imprudences et les excès commis par les hommes d’un hémisphère ne faisaient ressentir leurs tristes effets que sur les hommes de l’hémisphère opposé.
Or, c’est précisément là  la tendance non-seulement de la plupart de nos institutions gouvernementales, mais encore et surtout de celles qu’on cherche à  faire prévaloir comme remèdes aux maux qui nous affligent. Sous le philanthropique prétexte de développer entre les hommes une Solidarité factice, on rend la Responsabilité de plus en plus inerte et inefficace. On altère, par une intervention abusive de la force publique, le rapport du travail à  sa récompense, on trouble les lois de l’industrie et de l’échange, on violente le développement naturel de l’instruction, on dévoie les capitaux et les bras, on fausse les idées, on enflamme les prétentions absurdes, on fait briller aux yeux des espérances chimériques, on occasionne une déperdition inouïe de forces humaines, on déplace les centres de population, on frappe d’inefficacité l’expérience même, bref on donne à  tous les intérêts des bases factices, on les met aux prises, et puis l’on s’écrie: Voyez, les intérêts sont antagoniques. C’est la Liberté qui fait tout le mal. Maudissons et étouffons la Liberté.

Appel à  l’intérêt général et à  la Vérité

Bastiat passe ensuite en revue des exemples pour montrer que les intérêts sont harmoniques, et en appel à  tous pour mettre le bien général au dessus de tous les systèmes :
Et maintenant je fais appel, avec confiance, aux hommes de toutes les écoles qui mettent la justice, le bien général et la vérité au-dessus de leurs systèmes.
Économistes, comme vous, je conclus à  la Liberté; et si j’ébranle quelques-unes de ces prémisses qui attristent vos coeurs généreux, peut-être y verrez-vous un motif de plus pour aimer et servir notre sainte cause.
Socialistes, vous avez foi dans l’Association. Je vous adjure de dire, après avoir lu cet écrit, si la société actuelle, moins ses abus et ses entraves, c’est-à -dire sous la condition de la Liberté, n’est pas la plus belle, la plus complète, la plus durable, la plus universelle, la plus équitable de toutes les Associations.
Égalitaires, vous n’admettez qu’un principe, la Mutualité des services. Que les transactions humaines soient libres, et je dis qu’elles ne sont et ne peuvent être autre chose qu’un échange réciproque de services toujours décroissants en valeur, toujours croissants en utilité.
Communistes, vous voulez que les hommes, devenus frères, jouissent en commun des biens que la Providence leur a prodigués. Je prétends démontrer que la société actuelle n’a qu’à  conquérir la liberté pour réaliser et dépasser vos voeux et vos espérances: car tout y est commun à  tous, à  la seule condition que chacun se donne la peine de recueillir les dons de Dieu, ce qui est bien naturel; ou restitue librement cette peine à  ceux qui la prennent pour lui, ce qui est bien juste.
Chrétiens de toutes les communions, à  moins que vous ne soyez les seuls qui mettiez en doute la sagesse divine, manifestée dans la plus magnifique de celle de ses oeuvres qu’il nous soit donné de connaître, vous ne trouverez pas une expression dans cet écrit qui heurte votre morale la plus sévère ou vos dogmes les plus mystérieux.
Propriétaires, quelle que soit l’étendue de vos possessions, si je prouve que le droit qui vous est aujourd’hui contesté se borne, comme celui du plus simple manoeuvre, à  recevoir des services contre des services réels par vous ou vos pères positivement rendus, ce droit reposera désormais sur une base inébranlable.
Prolétaires, je me fais fort de démontrer que vous obtenez les fruits du champ que vous ne possédez pas, avec moins d’efforts et de peine que si vous étiez obligés de les faire croître par votre travail direct; que si on vous donnait ce champ à  son état primitif et tel qu’il était avant d’avoir été préparé, par le travail, à  la production.
Capitalistes et ouvriers, je me crois en mesure d’établir cette loi: « À mesure que les capitaux s’accumulent, le prélèvement absolu du capital dans le résultat total de la production augmente, et son prélèvement proportionnel diminue; le travail voit augmenter sa part relative et à  plus forte raison sa part absolue. L’effet inverse se produit quand les capitaux se dissipent » — Si cette loi est établie, il en résulte clairement l’harmonie des intérêts entre les travailleurs et ceux qui les emploient.
Disciples de Malthus, philanthropes sincères et calomniés, dont le seul tort est de prémunir l’humanité contre une loi fatale, la croyant fatale, j’aurai à  vous soumettre une autre loi plus consolante: « Toutes choses égales d’ailleurs, la densité croissante de population équivaut à  une facilité croissante de production. » — Et s’il en est ainsi, certes, ce ne sera pas vous qui vous affligerez de voir tomber du front de notre science chérie sa couronne d’épines.
Hommes de spoliation, vous qui, de force ou de ruse, au mépris des lois ou par l’intermédiaire des lois, vous engraissez de la substance des peuples; vous qui vivez des erreurs que vous répandez, de l’ignorance que vous entretenez, des guerres que vous allumez, des entraves que vous imposez aux transactions; vous qui taxez le travail après l’avoir stérilisé, et lui faites perdre plus de gerbes que vous ne lui arrachez d’épis; vous qui vous faites payer pour créer des obstacles, afin d’avoir ensuite l’occasion de vous faire payer pour en lever une partie; manifestations vivantes de l’égoïsme dans son mauvais sens, excroissances parasites de la fausse politique, préparez l’encre corrosive de votre critique: à  vous seuls je ne puis faire appel, car ce livre a pour but de vous sacrifier, ou plutôt de sacrifier vos prétentions injustes. On a beau aimer la conciliation, il est deux principes qu’on ne saurait concilier: la Liberté et la Contrainte. Si les lois providentielles sont harmoniques, c’est quand elles agissent librement, sans quoi elles ne seraient pas harmoniques par elles-mêmes. Lors donc que nous remarquons un défaut d’harmonie dans le monde, il ne peut correspondre qu’à  un défaut de liberté, à  une justice absente. Oppresseurs, spoliateurs, contempteurs de la justice, vous ne pouvez donc entrer dans l’harmonie universelle, puisque c’est vous qui la troublez.

La place de l’Etat, la Justice

Pour finir, Bastiat définit la science politique comme l’art de trouver la juste place de l’Etat et montre pourquoi il faut la cantonner à  la Justice.
La science politique consiste à  discerner ce qui doit être ou ce qui ne doit pas être dans les attributions de l’État; et, pour faire ce grand départ, il ne faut pas perdre de vue que l’État agit toujours par l’intermédiaire de la Force. Il impose tout à  la fois et les services qu’il rend et les services qu’il se fait payer en retour sous le nom de contributions.
La question revient donc à  ceci: Quelles sont les choses que les hommes ont le droit de s’imposer les uns aux autres par la force? Or, je n’en sais qu’une dans ce cas, c’est la justice. Je n’ai pas le droit de forcer qui que ce soit à  être religieux, charitable, instruit, laborieux; mais j’ai le droit de le forcer à  être Juste; c’est le cas de légitime défense.
Or, il ne peut exister, dans la collection des individus, aucun droit qui ne préexiste dans les individus eux-mêmes. Si donc l’emploi de la force individuelle n’est justifié que par la légitime défense, il suffit de reconnaître que l’action gouvernementale se manifeste toujours par la Force pour en conclure qu’elle est essentiellement bornée à  faire régner l’ordre, la sécurité, la justice.
Toute action gouvernementale en dehors de cette limite est une usurpation de la conscience, de l’intelligence, du travail, en un mot de la Liberté humaine.
Cela posé, nous devons nous appliquer sans relâche et sans pitié à  dégager des empiétements du pouvoir le domaine entier de l’activité privée; c’est à  cette condition seulement que nous aurons conquis la Liberté ou le libre jeu des lois harmoniques, que Dieu a préparées pour le développement et le progrès de l’humanité.
Le Pouvoir sera-t-il pour cela affaibli? Perdra-t-il de sa stabilité parce qu’il aura perdu de son étendue? Aura-t-il moins d’autorité parce qu’il aura moins d’attributions? S’attirera-t-il moins de respect parce qu’il s’attirera moins de plaintes? Sera-t-il davantage le jouet des factions, quand on aura diminué ces budgets énormes et cette influence si convoitée, qui sont l’appât des factions? Courra-t-il plus de dangers quand il aura moins de responsabilité?
Il me semble évident, au contraire, que renfermer la force publique dans sa mission unique, mais essentielle, incontestée, bienfaisante, désirée, acceptée de tous, c’est lui concilier le respect et le concours universels. Je ne vois plus alors d’où pourraient venir les oppositions systématiques, les luttes parlementaires, les insurrections des rues, les révolutions, les péripéties, les factions, les illusions, les prétentions de tous à  gouverner sous toutes les formes, ces systèmes aussi dangereux qu’absurdes qui enseignent au peuple à  tout attendre du gouvernement, cette diplomatie compromettante, ces guerres toujours en perspective ou ces paix armées presque aussi funestes, ces taxes écrasantes et impossibles à  répartir équitablement, cette immixtion absorbante et si peu naturelle de la politique en toutes choses, ces grands déplacements factices de capital et de travail, source de frottements inutiles, de fluctuations, de crises et de chômages. Toutes ces causes et mille autres de troubles, d’irritation, de désaffection, de convoitise et de désordre n’auraient plus de raison d’être; et les dépositaires du pouvoir, au lieu de la troubler, concourraient à  l’universelle harmonie. Harmonie qui n’exclut pas le mal, mais ne lui laisse que la place de plus en plus restreinte que lui font l’ignorance et la perversité de notre faible nature, que sa mission est de prévenir ou de châtier.

Il faut aller lire ce texte en entier, il est magnifique !
La suite bientôt, pour un résumé du premier chapitre, intitulé « Organisation naturelle, organisation artificielle ».

Commentaires

  1. Avatar de max

    Je ne suis qu'en partie d'accord avec lui.
    Concernant l'explication de la page 2, si j'admets qu'étouffer la Responsabilité par trop de solidarité fait grandir la place du "Mal", en revanche je n'ai pas compris en quoi le Mal tend à se détruire par lui même dans le cas inverse. On peut faire le mal de façon tout à fait responsable, non ?

  2. […] article de la série consacrée au livre d’Harmonie Economique de Frédéric Bastiat. Après l’introduction qui présentait l’idée maîtresse du livre (”les intérêts légitimes sont […]

  3. Avatar de Nath

    Au secouuuurrrs !
    Un texte comme ça, ça me fait franchement peur !
    Une chose est sûre, je crois que nos convictions se situent à 180°. Intéressant.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.