Dans les discussions à propos de l’IA, et ses implications, je retrouve un biais cognitif, déjà souligné à propos de Finkielkraut : il y aurait d’un côté des activités humaines, et de l’autre des objets techniques, des inventions, des innovations, qui en seraient comme séparées. Cela conduit à des choix et des questionnements du type : faut-il avoir peur de l’IA ? Doit-on créer des labels « Handmade » (vu dans une bd l’autre jour) pour signaler les produits faits « sans IA » ?
Il y aurait donc des objets, des créations, « purement » humaine et d’autres avec IA. C’est évidemment complètement ridicule. C’est comme si l’on devait estampiller les ouvrages écrits « sans stylos », ou « sans imprimerie ». Le biais cognitif que je vois à l’oeuvre s’appuie sur un modèle mental d’un humain complètement séparé des objets techniques, comme une sorte d’humain « naturel » qui utiliserait des outils « non-naturels » / artificiels. Ce modèle, renforcé par le langage, est très intuitif. Mais il est faux, il me semble : l’homme est un animal technique, au sens anthropologique du terme, c’est-à-dire que notre rapport au monde est toujours assorti d’une intermédiation. C’est presque symboliquement évident, tant la notion d’humanité, est intrinsèquement liée à la création d’outils. Un silex taillé, c’est la marque forte de l’Humain.
Notre rapport au monde passe par / s’appuie sur / a besoin / est renforcé par / existe via des objets techniques.
Que la nature disruptive des IA force à se poser des questions, c’est une évidence. Ne serait-ce que par une forme de conservatisme de bon aloi, de prudence, pour ne pas épouser éperdument, par technophilie et fascination, tous les usages permis par la nouveauté. Mais cette prudence ne doit pas nous faire régresser à une sorte d’idées abstraite d’homme non-technique. En quoi penser mieux avec Montaigne, grâce à la trace et à la réplication de sa pensée permise par l’écriture et l’imprimerie, serait fondamentalement différent de penser mieux grâce au partage mondial de la connaissance, et à des modèles intelligents ? Bien sûr, l’amplitude, la nature, les possibilités des outils sont différents. Mais cela reste des outils techniques / technologiques.
En tant qu’animal technique, je vois aussi bien l’intérêt d’un marteau, d’un livre, d’une voiture, d’une charrue, d’un engrais, d’un verre, que de l’IA. On peut se tuer en voiture. On peut rendre les gens fous avec un livre. Penser les bons usages de la technologie est notre devoir, pas imaginer un monde sans elle. L’effroi et la fascination ne sont pas des réactions constructives et réflexives, mais instinctives.
A titre personnel, dans mon travail, j’explore la manière dont je pourrais me faire remplacer intégralement par l’IA. On verra bien ce qui résistera à ce remplacement.
Les voitures ont remplacé les calèches. Je ne rêve pas d’un monde de calèche. Les livres ont remplacé la capacité de mémoriser. Je ne rêve pas d’un monde sans livres. L’IA va remplacer plein de choses. J’ai hâte de voir quoi, et je me réjouis des expérimentations, des créations nouvelles, des découvertes, que cela va permettre.
Animal technique
Commentaires
Une réponse à « Animal technique »
-
A partir de ta réflexion je te propose un autre paradigme.
le monde du vivant se caractérise par son aptitude à se reproduire. Est-il interdit de penser que l’
IA pourrait piloter des robots divers utilisant des tissus biologiques (ADN, cellules, gamètes, organes, etc…) pour reproduire ou faire se reproduire des organismes (nouveaux ou non) ?
On peut même imaginer que les mutations du vivant (aléatoires) pourraient être reproduites par des algorithmes prévus à cet effet.
Paradoxalement, alors, la dernière mission humaine serait d’introduire du désordre, si possible aléatoire.
Laisser un commentaire