Droit naturel et histoire

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J’ai lu lentement le livre de Leo Strauss Droit naturel et histoire. C’est qu’il est assez dense et riche, et nécessite un peu de concentration. C’est accentué également par le fait qu’il n’y a pas à proprement parler de « thèse » que Leo Strauss passerait au crible, ou construirait, à l’aide des auteurs qu’il mobilise dans son propos. Ma modeste recension listera donc quelques idées fortes qui m’ont marquées. Je dois dire que dans son ensemble, le livre est assez fort, parce que très documenté, argumenté, rationnel sans être rationnaliste, rigoureux. Nous avons affaire à un penseur très sérieux, et un fin connaisseur des auteurs qu’il utilise (il suffit de lire sa bio sur Wikipedia pour s’en convaincre).

Leo Strauss ouvre le livre avec une citation de la Déclaration d’indépendance :

Nous tenons pour évidentes en elles-mêmes ces vérités, que tous les hommes naissent égaux, qu’ils ont été investis par leur Créateur de certains Droits inaliénables parmi lesquels sont les droits à la Vie, la Liberté et la recherche du Bonheur.

Leo Strauss, qui travaille sur la crise de l’Occident (pour faire vite), explique que le sens et « l’évidence » de cette phrase n’est plus tout à fait aussi claire à notre époque. Pour autant la notion de Droit naturel lui parait centrale :
Néanmoins, le besoin du droit naturel est aussi manifeste aujourd’hui qu’il l’a été durant des siècles et même des millénaires. Rejeter le droit naturel revient à dire que tout droit est positif, autrement dit que le droit est déterminé exclusivement par les législateurs et les tribunaux des différents pays. Or il est évident qu’il est parfaitement sensé et parfois même nécessaire de parler de lois ou de décisions injustes. (…) Mais le simple fait que nous puissions nous demander ce que vaut l’idéal de notre société montre qu’il y a dans l’homme quelque chose qui n’est point totalement asservi à sa société et par conséquent que nous sommes capables, et par là obligés, de rechercher un étalon qui nous permette de juger de l’idéal de notre société comme de tout autre. Cet étalon ne peut être trouvé dans les besoins des différentes sociétés, car elles ont, ainsi que leur composants, de nombreux besoins qui s’opposent les uns aux autres : la question de priorité se pose aussitôt. (…) Le problème soulevé par le conflit des besoins sociaux ne peut être résolu si nous n’avons pas connaissance du droit naturel. Il semblerait alors quel le rejet du droit naturel conduise inévitablement à des conséquences désastreuses. (…) L’abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme ; bien plus, il s’identifie au nihilisme. (…) (les libéraux américains c.a.d. la gauche) semblent croire que notre incapacité à acquérir une connaissance authentique de ce qui en soi bon ou juste nous oblige à tolérer toutes les opinions sur ce qui est bon ou juste, ou à tenir pour également respectables toutes les préférences ou « civilisations ». (…) Lorsque les libéraux vinrent à supporter difficilement la limitation absolue de la diversité ou de l’individualité qu’avaient posée les interprètes même les plus libéraux du droit naturel, ils eurent à choisir entre le droit naturel et l’épanouissement sans frein de l’individu. Ils optèrent pour la seconde solution.

Cela ne vous rappelle rien ? (moi, ça me rappelle les analyses de Bock-Côté, et de Pierre Manent).
Leo Strauss revient ensuite sur l’opposition entre les « libéraux » (au sens US du terme) et les disciples catholiques ou non de Saint-Thomas, en soulignant que cette « opposition » escamote une partie du problème : tous, en effet, sont Modernes, c’est-à-dire dans une pensée non téléologique de l’univers et de l’homme. Or, les droits naturels, dans leur conception classique, supposent une perspective téléologique de l’univers, et donc de l’homme.

Voilà l’ampleur des problèmes que Leo Strauss éclaire, en passant en revue un certain nombre d’auteurs (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau, Burke) qui tournent autour de ce sujet, plus ou moins explicitement. Il porte une charge magnifique contre l’historicisme (et notamment Weber, dont il respecte l’intelligence, mais qu’il détruit littéralement), quelques années avant Popper. Je ferai prochainement un billet sur ces deux maux de la pensée, très proches, que sont l’historicisme et le polylogisme.

Je ressors de cette lecture enrichi, notamment de cette belle plongée thématique dans la pensée de plusieurs auteurs. J’ai le sentiment qu’il est grand temps de lire Burke. Ses analyses sur la théorie et la pratique semblent tout à fait passionnantes, et j’y retrouve des intuitions de type « catallactiques » de ce qui constitue une société. Je laisse la parole à Strauss, avec le dernier paragraphe du livre, concernant Burke, qui dit tout cela bien mieux que moi :
Burke s’opposait aux classiques quant à la genèse de l’ordre social sain parce qu’il n’était pas d’accord avec eux sur son caractère. Tel qu’il le voyait, l’ordre social ou politique sain ne devait pas être « formé selon un plan régulier ou avec une unité de projet », parce que des façons d’agir aussi « systématiques », une telle « présomption de la sagesse des inventions humaines » serait incompatibles avec le plus haut degré possible de « liberté personnelle » : l’Etat doit rechercher « la plus grande diversité des fins » et doit aussi peu que possible « sacrifier l’une de ces fins à l’autre ou au tout ». Il doit s’attacher à « l’individualité » ou avoir le plus grand souci possible du « sentiment individuel ou de l’intérêt individuel ». C’est pour cette raison quel a genèse de l’ordre social sain ne doit pas être un processus guidé par le réflexion mais doit être aussi proche qu’il se peut d’un processus naturel imperceptible : le naturel est l’individuel, et l’universel est une création de l’entendement. Le caractère naturel et le libre épanouissement de l’individualité sont une seule et même chose. Par suite, le libre développement de l’individu, loin de conduire au chaos, est à l’origine du meilleur ordre, un ordre qui n’est pas seulement compatible avec « une irrégularité dans la masse totale », mais qui la requiert. Il y a de la beauté dans l’irrégularité : « la méthode et l’exactitude, l’âme de la proportion, sont plus préjudiciables que profitables à la cause de la beauté ». La querelle entre les anciens et les modernes touche en fin de compte, et peut-être même depuis le début, au statut de « l’individualité ». Burke lui-même était encore trop profondément imbu de l’esprit des « bons anciens » pour permettre à ce souci de l’individualité de l’emporter sur le souci de la vertu.Leo Strauss, Droit Naturel et Histoire, p 279

7 Comments

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  1. 1
    francoisunger

    interessant et donne envie d’en savoir plus. Burke n’est il pas aussi celui qui introduit le sublime dans l’esthétique?

  2. 2
    lomig unger

    @francoisunger : merci pour ton commentaire ; et oui après recherche il s’agit bien de lui.. je me rappelle du topo que tu nous avais fait sur l’esthétique, et j’avoue que je ne me rappelais pas du tout que tu nous avais parlé de Burke. à relire, donc… !

  3. 3
    Johnathan R. Razorback

    Je crois me souvenir que Pierre Manent a effectivement étudié directement auprès de Leo Strauss ; l’interprétation qu’il développe de l’évolution de la philosophie occidentale dans son Histoire intellectuelle du libéralisme est en tout cas très proche de celle du Strauss de Droit naturel et Histoire.

    La réflexion de ce courant straussien me semble intéressante ; mais je n’admet pas la validité de leur critique du libéralisme. Ils passent sous silence le fait que le libéralisme peut très bien se développer à partir d’un cadre jusnaturaliste et/ou téléologique. Les straussiens sont en fait des conservateurs qui appartiennent à la catégorie de ce que j’ai appelé ailleurs le
    perfectionnisme politique ; ils considèrent que la vertu des individus n’est pas seulement un but moral mais également un but POLITIQUE, et qu’elle doit donc être imposée par l’Etat. C’est du jacobinisme de droite.

  4. 4
    lomig

    salut Jonathan, merci pour ton commentaire !
    oui j’ai mentionné Pierre Manent car effectivement les positions me semblent proches. Par ailleurs, dans ma recension du bouquin de Manent (La loi naturelle et droits de l’homme), j’ai moi aussi souligné la faiblesse de l’attaque contre le libéralisme de Manent, même si je comprends les liens. C’est un sujet qui me semble être au coeur de la recomposition de la droite française : articuler conservatisme et libéralisme. Il y a selon moi un travail à faire au niveau philosophique pour articuler tout cela, c’est à dire une approche réconciliant « loi naturelle » et « droits naturels ». Je pense comme toi : le libéralisme peut (et s’est d’ailleurs historiquement) etre développé dans un cadre jusnaturaliste.
    Mais à droite les tenants du conservatisme rejettent (souvent pour de mauvaises raisons) le libéralisme comme étant la source de beaucoup de maux. il y a du boulot, à la fois d’alliance et de compromis au niveau politique, mais aussi il me semble sur un plan philosophique. connais-tu des auteurs ayant articulé « loi naturelle » et « droits naturels » ? ça m’intéresse…

  5. 5
    Johnathan R. Razorback

    @lomig
    J’avoue que je n’aime pas le terme de « loi naturelle », parce qu’il a une connotation au minimum déiste (pour qu’il y ait une loi, il faut qu’il y ait un législateur…). En tant que matérialiste je préfère parler de norme naturelle ou de bien naturel -naturel au sens d’objectif.
    (Dans une norme les moyens justes/pertinents sont déterminés « logiquement » par l’action à réaliser ; si je veux planter un clou je dois utiliser telle sorte d’objet de telle manière, la norme est « immanente » à l’action et pas imposé de façon extérieure par un quelconque dieu / entité tiers / règle déontologique arbitraire. Si on pense la vie humaine de façon téléologique et la morale de façon eudémoniste -comme le fait Holbach par exemple- alors les normes naturelles sont logiquement découvrables comme celles des règles qui ont pour conséquences de permettre de mener une vie heureuse. Bon, je suis peut-être un peu trop obscur là).

    Je ne comprends pas non plus l’accusation conservatrice (de Manent par exemple, mais il est loin d’être une exception) suivant laquelle les droits individuels du libéralisme créeraient une logique licencieuse menant à une absence de toute règle… Au contraire, la notion même de droits naturels implique celle de devoirs, puisque si j’ai le droit à ce que ma vie ou ma propriété soient préservées, alors autrui a le DEVOIR de les respecter (c’est un corollaire logique). Et vu que le libéralisme est un universalisme, tous les autres humains ont ces mêmes droits et j’ai donc ces mêmes devoirs vis-à-vis de tous les humains… Donc le libéralisme est au contraire une philosophie politique dont l’axiome premier est passablement contraignant, davantage qu’une philosophie raciste (par exemple) où je n’aurais aucune obligation morale et politique envers les autres peuples, etc. Il faut en réalité beaucoup de discipline et de vertus pour mener une vie libre, indépendante, en respectant les droits naturel d’autrui.

    A mon avis Manent échoue tragiquement à différencier le libéralisme de 2 autres phénomènes modernes (du 20ème siècle):
    -l’extension des « droits » sociaux ou « droits »-créances (pourtant évidemment contraires aux principes libéraux): ils sont effectivement multipliables à l’infini, on peut toujours esclavagiser davantage les individus au nom des besoins (réels ou imaginaires) des autres…
    -une évolution en gros « libertaire » des mœurs dans les pays occidentaux, mais qui n’a pas grand chose à voir avec la doctrine libérale, mais plutôt avec des phénomènes technologiques (comme la diffusion de moyens contraceptifs bon marché, les comportements tribaux et narcissiques liés aux réseaux sociaux, etc.) ou culturels (comme l’accentuation de la déchristianisation) ou éducatifs (j’ai fais un billet de blog là-dessus récemment), etc.

    D’une manière générale, je pense qu’il est possible de convertir au libéralisme telle ou telle personne venue de la droite (ou de la gauche d’ailleurs), prise individuellement, mais une alliance entre les libéraux et conservateurs me semble improbable, voire dangereuse. Je serais plutôt partisan du contraire.

  6. 6
    lomig unger

    salut Jonathan,
    j’ai la même conception que toi de la loi naturelle je crois. je suis physicien : en science on découvre bien des lois, sans avoir besoin pour cela qu’il y ait un législateur (sans que ça l’empêche non plus d’ailleurs). c’est précisément le sens que je met au mot « loi naturelle ». d’accord avec ta remarque sur Manent et les critiques pas toujours très pertinente du libéralisme.
    à mon sens il n’y a pas à « convertir » au libéralisme. le libéralisme n’est pas un dogme ou une croyance, mais un philosophie, une réflexion sur le droit, sur la société et l’action humaine.
    je vais aller lire ton article qui plaide pour une non alliance des libéraux et des conservateurs : je suis pour ma part libéral et conservateur et ne voit pas de vrai problème à articuler ces deux philosophies…
    à bientôt

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