CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • De quelle maniĂšre les morts existent-ils ?

    De quelle maniĂšre les morts existent-ils ?

    Tout simplement un mort que j’aime ne sera jamais mort pour moi. Je ne peux mĂȘme pas dire : je l’ai aimĂ© ; non, je l’aime. Et si je refuse de parler de mon amour pour lui au temps passĂ©, cela veut dire que celui qui est mort est. C’est lĂ  peut-ĂȘtre que se trouve la dimension religieuse de l’homme.

    Milan Kundera (1929 – 2023) Ă©crivain tchĂšque naturalisĂ© français.

    Inconsolables

    J’avais fait un brouillon de rĂ©flexion, jamais avancĂ©, sur le thĂšme de la mort et de la perte. Et l’Ă©coute de l’excellente Ă©mission de Finkielkraut, RĂ©pliques, sur le sujet de « l’Ă©criture du deuil » (conversation avec AdĂšle Van Reeth et JĂ©rĂŽme Garcin, tous deux auteurs de livres racontant leurs morts), m’a donnĂ© envie de le (re)travailler. Je me suis senti trĂšs proche du point de vue d’AdĂšle Van Reeth, dont le livre « Inconsolable » montre Ă  quel point, et les autres membres de cette conversation en Ă©taient bien d’accord, l’expression « faire son deuil » est assez horrible et convient trĂšs mal pour dĂ©crire ce que nous vivons quand nous perdons un ĂȘtre cher. L’introduction de Finkielkraut le dit trĂšs bien :

    Si l’on en croit l’esprit du temps, celle ou celui qui vient de perdre un ĂȘtre cher doit impĂ©rativement “faire son deuil”, c’est-Ă -dire accepter cette disparition, prendre acte de la rĂ©alitĂ©, et se vider, se dĂ©lester du mort, afin de rĂ©intĂ©grer dans les meilleures conditions et dans les plus brefs dĂ©lais le monde trĂ©pidant des vivants. Heureusement pour l’HumanitĂ©, la littĂ©rature prend les choses Ă  l’envers. AdĂšle Van Reeth, dans Inconsolable, et JĂ©rĂŽme Garcin, dans Mes fragiles, disent un chagrin dont ni l’un ni l’autre ne peuvent, ni ne veulent guĂ©rir. » (A. Finkielkraut)

    Le terme de chagrin est Ă©voquĂ© pour parler de ce qui se passe aprĂšs. Il n’y a pas vraiment de raison, finalement d’ĂȘtre, consolables. Il faut apprendre Ă  vivre sans, donc avec. Pourquoi cela passerait-il par la disparition du chagrin ? Nous avons dĂ», Ă  notre grande douleur, laisser partir la personne : pourquoi devrions-nous en plus l’oublier ? Car ne nous trompons pas : il faut bien sĂ»r continuer Ă  vivre, pour les vivants et avec ceux qui sont lĂ . Mais le trou bĂ©ant laissĂ© dans le rĂ©el par la disparition d’un ĂȘtre cher, ne saurait ĂȘtre oubliĂ©, ou rempli, ou recousu. Il s’agit de ne pas tomber dedans, mais pas non plus de prĂ©tendre qu’il n’existe pas. Je ne peux pas ne pas partager la magnifique citation de Michelet que Finkielkraut donne en fin d’Ă©mission :

    Rien de tel avant, rien aprĂšs, Dieu ne recommencera point ; il en viendra d’autres sans doute, le monde qui ne se lasse pas amĂšnera Ă  la vie d’autres personnes, meilleures peut-ĂȘtre, mais semblables jamais, jamais, jamais.

    Jules Michelet (1798 – 1874) historien français.

    Présence des morts : au-delà des traces

    Alors bien sĂ»r : les morts sont morts, et on ne les ramĂšnera pas. Je ne crois pas aux mondes alternatifs, ou Ă  la vie aprĂšs la mort. Je ne retrouverai pas ceux qui sont partis. Mais cela, heureusement, ne signifie pas que l’on doive les rĂ©duire Ă  l’Ă©tat de traces (souvenirs, photos, Ă©crits, etc.). Ces traces ont une valeur inestimable, mais elles sont statiques. Je crois que les morts sont prĂ©sents en nous, et que quelque chose d’eux se perpĂ©tue, dynamiquement, parmi les vivants. Il me semble que c’est d’ailleurs quelque chose de fragile, et qu’il faut entretenir et protĂ©ger comme une petite flamme dans la tempĂȘte. Quel est donc ce « mode de prĂ©sence » des morts parmi nous ? Puisqu’Ă  l’Ă©vidence, comme le dit quelqu’un dans l’Ă©mission, « les morts n’ont que les vivants comme ressource pour exister », il nous faut bien penser ce « mode d’existence » pour les maintenir, malgrĂ© la mort, parmi nous. D’ailleurs, il s’agit plus de comprendre ce que l’on peut garder d’eux, malgrĂ© leur disparition, et ce que l’on peut en faire. Comme le disait Chateaubriand :

    Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les morts, au contraire, instruisent les vivants.

    François-RenĂ© de Chateaubriand (1768 – 1848) Ă©crivain, mĂ©morialiste et homme politique français.

    Je ne prétends pas avoir de réponse définitive sur le sujet, mais plutÎt quelques pistes qui me paraissent intéressantes.

    Transmission

    Bien sĂ»r, nos morts continueront d’exister, indirectement, si nous perpĂ©tuons leur lignĂ©e : des gĂšnes, bien sĂ»r, mais aussi une histoire, des histoires, que l’on va continuer Ă  incarner et Ă  transmettre Ă  notre tour.

    Evocation & invocation

    Se souvenir est indispensable (Evoquer : « Faire apparaĂźtre par ses propos (quelque chose) Ă  l’esprit »), et c’est le premier moyen dont nous disposons pour garder un peu avec nous ceux qui sont partis. Certains vont jusqu’Ă  invoquer les disparus, en gĂ©nĂ©ral pour se soutenir. C’est une piste que je trouve difficile : je suis mauvais en invocation, j’ai le sentiment de me parler Ă  moi-mĂȘme, en dĂ©formant encore plus les choses qu’en Ă©voquant simplement la personne.

    Sublimation

    Bien sĂ»r, il y aussi un travail de purification (Sublimer : « Action de purifier, de transformer en Ă©levant. ») C’est ce qu’exprime magnifiquement Alain, dans un petit texte splendide (ImmortalitĂ© des morts parmi les vivants) dont il avait le secret :

    Nos dieux naturels sont nos morts grandis et purifiés.

    Alain (Emile Chartier, dit) (1868 – 1951) philosophe, journaliste, essayiste et professeur de philosophie français

    Nos morts deviennent (ils l’Ă©taient dĂ©jĂ  en partie de leur vivant) des modĂšles Ă  suivre ; cette transformation n’est pas trahir leur mĂ©moire, c’est continuer de polir ce qu’ils avaient apportĂ© au monde de meilleur. Je crois que, mĂȘme sans vie aprĂšs la mort, nous avons Ă  nos cĂŽtĂ©s un peuple de Dieux :
    Elle Ă©tait profonde sans le savoir, cette croyance des anciens qui voyaient partout autour d’eux se mouvoir et agir l’ñme des ancĂȘtres, qui sentaient revivre Ă  leurs cĂŽtĂ©s les morts, peuplaient le monde d’esprits et douaient ces esprits d’une puissance plus qu’humaine. Si la pensĂ©e traverse la mort, elle doit devenir pour autrui une providence. Il semble que l’humanitĂ© ait le droit de compter sur ses morts comme elle compte sur ses hĂ©ros, sur ses gĂ©nies, sur tous ceux qui marchent devant les autres. S’il est des immortels, ils doivent nous tendre la main, nous soutenir, nous protĂ©ger : pourquoi se cachent-ils de nous ? Quelle force ne serait-ce pas pour l’humanitĂ© de sentir avec elle, comme les armĂ©es d’HomĂšre, un peuple de dieux prĂȘt Ă  combattre Ă  son cĂŽtĂ© !
    Jean-Marie Guyau (dans le trĂšs beau Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction)

    Inconsolables … et fidĂšles

    Pour conclure ce post trop long, j’ai le sentiment que le terme qui convient le mieux, finalement est, celui de fidĂ©litĂ©. Les morts continuent d’exister par le biais de notre fidĂ©litĂ© Ă  ce qu’ils Ă©taient, Ă  ce que nous avons partagĂ©, Ă  ce qu’ils nous ont donnĂ© et transmis, et Ă  ce qu’ils auraient voulu que l’on continu Ă  ĂȘtre. C’est un programme simple et ambitieux Ă  la fois, et qui nĂ©cessite, pour en vĂ©rifier la cohĂ©rence, de toujours faire exister en nous la singularitĂ© de ceux qui sont morts. C’est pour cela que le propos d’AdĂšle Van Reeth m’a touchĂ© : il nous faut bien accepter d’ĂȘtre inconsolables pour pouvoir ĂȘtre fidĂšles. Qu’en-pensez vous ?

  • Finkielkraut est-il de gauche ?

    Finkielkraut est-il de gauche ?

    En Ă©coutant l’excellente Ă©mission de Bock-CĂŽtĂ© en podcast, dont l’invitĂ© Ă©tait le grand Alain Finkielkraut, j’ai entendu plusieurs Ă©lĂ©ments dans les Ă©changes qui m’ont fait toucher du doigt ce qu’est « ĂȘtre de gauche », ou penser « depuis la gauche ».

    Gauche et droite ?

    Je ne cherche pas ici Ă  trancher l’intĂ©rĂȘt du clivage « gauche/droite ». Il est de fait toujours prĂ©sent dans la tĂȘte de pas mal de monde, et structure une partie du jeu politique. Bien qu’Ă©tant pour ma part attachĂ© Ă  un modĂšle plus prĂ©cis des positionnements politiques (avec au moins 3 axes diffĂ©rents, progressiste – conservateur – libĂ©ral), il est important de comprendre ce que les gens y mettent. Par ailleurs, Finkielkraut fait partie des intellectuels que j’apprĂ©cie beaucoup, que j’ai lu, et dont la rigueur intellectuelle suffit Ă  le classer au-dessus de ces dĂ©bats (qu’ils soient Ă  deux, ou trois, ou dix catĂ©gories) : ceux qui sont attachĂ©s au rĂ©el et Ă  la vĂ©ritĂ©, comme Finkielkraut, sont toujours capables de distinguer, y compris dans les schĂ©mas mentaux et les positions de leurs adversaires, des morceaux de vĂ©ritĂ©.
    Enfin, Alain Finkielkraut fait partie des penseurs « de gauche » qu’une partie de la gauche idĂ©ologue a rejetĂ©. Ils le prĂ©tendent, pour le stigmatiser et le faire taire (c’est ratĂ©), comme Ă©tant maintenant « rĂ©actionnaire », « conservateur », « de droite ». Il est donc, pour toutes ces raisons, intĂ©ressant de rĂ©pondre Ă  cette question : « Finkielkraut est-il de gauche ? »

    ExtrĂȘme-droite

    Lors de l’Ă©change entre Bock-CĂŽtĂ©, Watrigant et Finkielkraut un premier point sautait aux yeux : questionnĂ© par ses hĂŽtes sur sa dĂ©finition de l’extrĂȘme-droite, Finkielkraut s’est emberlificotĂ© dans une explication pauvre conceptuellement, Ă©motionnelle, et presqu’illogique (il faut faire disparaitre le cordon sanitaire qui bloque le RN hors du champ de la respectabilitĂ©, mais Houellebecq se trouve quand mĂȘme bien du mauvais cĂŽtĂ© de ce cordon). Passons sur ce point, qui signale plus un positionnement de centriste sensible sur le sujet de l’antisĂ©mitisme qu’autre chose.

    Voir depuis la gauche

    Le point central de l’entretien portait sur l’immigration et les « yeux grands fermĂ©s » de notre « élite » Ă  ce sujet. La rĂ©ponse de Finkielkraut Ă©tait admirable et son exposĂ© contenait Ă  peu prĂšs tout ce qu’il y a Ă  en dire. C’Ă©tait une rĂ©flexion partant de nos sociĂ©tĂ©s bĂąties autour d’une morale des droits de l’homme et du citoyen, et donc autour d’une idĂ©e du « semblable ». EgalitĂ© en dignitĂ© et en droits des humains et des citoyens. Tout son exposĂ©, fin et prĂ©cis, m’a semblĂ© ĂȘtre une vision trĂšs rĂ©aliste du sujet (il a rappelĂ© la phrase de PĂ©guy que j’avais dĂ©couverte grĂące Ă  lui « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout-il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. »). Mais une vision qui parle depuis la gauche : deux mots n’ont jamais Ă©tĂ© utilisĂ© par Finkielkraut pendant cette rĂ©flexion, alors qu’ils me brĂ»laient les lĂšvres car ils permettaient d’aller embrasser la rĂ©flexion de maniĂšre plus claire. Ces deux mots sont « Civilisation », et « identité ». Et je crois que ces mots restent, pour une partie importante de la gauche, des gros mots.

    Civilisation

    Ce n’est pas par hasard qu’Huntington a Ă©tĂ© dĂ©testĂ© par la gauche mĂ©diatique et politique : il a utilisĂ©, comme concept central de son ouvrage « Le choc des civilisations« , l’idĂ©e mĂȘme de Civilisation. C’est-Ă -dire le concept qui permet de parler, Ă  un niveau trĂšs gĂ©nĂ©ral, de « dissemblable », et d’altĂ©ritĂ©, entre les humains. Les diffĂ©rentes cultures sont regroupĂ©es en grands ensembles que l’on appelle « civilisation ». Le plus haut niveau de « dissemblance » entre les humains peut-ĂȘtre en partie dĂ©crit par ces diffĂ©rentes civilisations. Pris d’une autre maniĂšre, considĂ©rant l’humanitĂ© dans son ensemble, la civilisation est la premiĂšre distinction que l’on peut faire entre les humains, sur un plan culturel.

    Identité

    Ce n’est pas un hasard non plus si Nathalie Heinich s’est fait plein d’ennemis Ă  gauche : elle a travaillĂ© Ă  un modĂšle simple, profond et opĂ©rationnel de l’identitĂ©. Ce n’est pas son modĂšle en lui-mĂȘme qui lui a valu des problĂšmes, c’est, Ă  mon avis, parce que la gauche ne veut pas que l’on parle d’identitĂ©, pour les mĂȘmes raisons que pour le terme Civilisation. La gauche dogmatique ne souffre pas que l’on parle des humains comme d’autre chose que des humains, faisant tous partie de la mĂȘme famille humaine. Or, parler de civilisation, d’identitĂ©, c’est justement rentrer dans le dĂ©tail des histoires, des racines, des parcours qui sont par dĂ©finition diffĂ©rents pour les diffĂ©rentes personnes.

    Finkielkraut est bien de gauche

    Finkielkraut ne prĂ©sente aucune trace de dogmatisme, bien sĂ»r. Mais sa rĂ©flexion, en n’utilisant jamais les mots de « civilisation » ou « d’identité », est celle d’un homme de gauche, universaliste avant tout. Je crois que cela dĂ©finit de maniĂšre trĂšs forte la gauche. C’est son point de contact philosophique avec le libĂ©ralisme, d’ailleurs. C’est sa force, et sa faiblesse. Tout comme la force et la faiblesse des conservateurs est de savoir distinguer les diffĂ©rences entre les civilisations, et de savoir penser l’altĂ©ritĂ©, mais de parfois l’Ă©riger en barriĂšre.
    IncohĂ©rence Ă©motionnelle sur l’extrĂȘme-droite, universalisme un peu en peine pour dire l’altĂ©ritĂ© : Finkielkraut est bien de gauche. Ce n’est pas dans ma bouche une critique : j’ai Ă©tĂ© d’accord en tout point avec sa rĂ©ponse sur l’immigration. Qu’en-pensez vous ? Vous retrouvez-vous dans cette analyse ? Vous paraĂźt-elle pertinente pour sĂ©parer entre droite et gauche ? Si la gauche est fondamentalement universaliste, qu’est fondamentalement la droite ?

  • Pourquoi les idĂ©ologues n’aiment pas les dĂ©bats ?

    Pourquoi les idĂ©ologues n’aiment pas les dĂ©bats ?

    En Ă©coutant l’excellente Ă©mission de Bock-CĂŽtĂ© l’autre jour, et oĂč les deux comparses (Mathieu Bock-CĂŽtĂ© et Arthur de Watrigant) montraient – en s’appuyant sur la « polĂ©mique » créée par l’Ă©dito de Juillard reconnaissant De Benoist comme un penseur majeur – Ă  quel point Plenel est un idĂ©ologue hostile Ă  la discussion, je me suis fait la rĂ©flexion suivante.
    Un idĂ©ologue est un penseur pour qui le monde doit s’adapter Ă  sa pensĂ©e, lĂ  oĂč un penseur pragmatique cherche Ă  comprendre la rĂ©alitĂ© en y adaptant ses modĂšles mentaux. L’idĂ©ologue est animĂ© par des convictions, que rien ou presque ne peut faire changer. Il est donc logique qu’il n’aime pas le dĂ©bat. Mais ce n’est pas le dĂ©bat en tant que pratique que l’idĂ©ologue n’aime pas (cela peut ĂȘtre un bon outil de persuasion, s’il lui donne l’occasion de mettre en avant ses idĂ©es), c’est le dĂ©bat en tant que concept.

    Débat rime avec recherche de la vérité

    Car le concept de dĂ©bat introduit une idĂ©e simple, mais rĂ©volutionnaire : il existe une rĂ©alitĂ© dont on peut dĂ©battre, c’est-Ă -dire une rĂ©alitĂ© supportant plusieurs points de vue. En effet, le simple fait d’admettre que plusieurs points de vue existent, fait prendre conscience du fait que deux personnes regardent un objet (la rĂ©alitĂ©) avec deux perspectives diffĂ©rentes. Cela force mentalement Ă  considĂ©rer dans un mĂȘme mouvement la rĂ©alitĂ©, les deux points de vue diffĂ©rent, et cela en crĂ©e un troisiĂšme automatiquement. Celui de l’observateur qui, prenant du recul, peut considĂ©rer ces deux Ă©clairages du rĂ©el, et donc la rĂ©alitĂ©. C’est l’introduction d’un doute possible dans la discussion : puisque deux points de vue sont possibles, un troisiĂšme pourrait-il ĂȘtre plus juste ? Dans l’image qui illustre ce modeste billet, le simple fait de considĂ©rer les deux personnages discutant pour savoir si c’est un 6 ou 9, fait apparaĂźtre un troisiĂšme point de vue (celui que le dessinateur a choisi) montrant un objet qui visiblement peut ĂȘtre vu comme un 9 ou un 6, selon le point de vue, mais aussi comme autre chose en dĂ©calant le regard.
    Ce mode de pensĂ©e n’est pas admissible pour l’idĂ©ologue : si le doute est possible, et si je peux me poser ces questions, c’est que j’ai rĂ©introduit dans ma rĂ©flexion l’idĂ©e d’une correspondance entre mes reprĂ©sentations du rĂ©el et le rĂ©el, l’idĂ©e, donc, de vĂ©ritĂ©.
    L’idĂ©ologue dĂ©teste le dĂ©bat car le dĂ©bat repose sur l’idĂ©e de vĂ©ritĂ©, de doute, de sĂ©paration entre le locuteur et le contenu de son discours. Ce n’est pas le terrain de jeu de l’idĂ©ologue : il se situe dans un espace ou ce n’est pas la vĂ©ritĂ© qui compte, mais le fait de faire gagner ses idĂ©es. L’idĂ©ologue ne pense pas, il combat. Il ne doute pas, il manipule. C’est pour cette raison que Plenel ne cherche pas Ă  montrer que De Benoist, ou un autre de ses adversaires, a tort, mais qu’il ne faut pas Ă©changer avec lui.

  • Il n’y a pas de Ajar

    Il n’y a pas de Ajar

    C’est un petit livre brillant, drĂŽle, intelligent, et – je crois que c’est le meilleur compliment que je pourrais faire Ă  l’autrice – paradoxal. Il est paradoxal Ă  plein d’Ă©gards : son sous-titre (« Monologue contre l’identité ») envoie dans une fausse direction (j’y reviendrai plus loin), sa structure (une prĂ©face de 30 pages pour un texte de 64 pages) indique un jeu de miroir entre l’auteur, son texte, ses personnages, bien en lien avec le sujet, mais montre aussi une hybridation de style entre l’essai et la fiction.

    Brillant objet multiformes

    Ce qui est sĂ»r c’est que Delphine Horvilleur, femme rabbin, Ă©crivaine, livre une magistrale oeuvre d’art sur l’identitĂ©, avec comme propos de rejeter non pas l’identitĂ©, mais le dĂ©sir de puretĂ© dans l’identitĂ©. S’appuyant sur le « camĂ©lĂ©on » Romain Gary – Emile Ajar, elle souffle des idĂ©es puissantes, tissĂ©es entre elles trĂšs habilement, pour rejeter les identitĂ©s prescrites, et chanter les louanges de la libertĂ© des identitĂ©s choisies, mais aussi passagĂšres, inconscientes, mĂȘlĂ©es, imaginĂ©es, hors-contextes. C’est une ode Ă  la crĂ©ation, au roman, et Ă  l’imagination, enracinĂ©e dans l’Ă©trange personnalitĂ© multiple de Gary, et adossĂ©e par moment aux plus vieilles des histoires : celles de la Bible. C’est aussi un bel Ă©loge du langage, et du sens qu’il peut (ap)porter. Le livre, en moins angoissant, m’a fait penser Ă  la scĂšne des miroirs dans la Dame de ShangaĂŻ. On pourrait reprocher Ă  l’autrice sa virtuositĂ©, mais ce serait comme reprocher Ă  Cziffra de jouer la Campanella avec trop de brio !

    Le paradoxe de l’identitĂ©

    Je trouve ce livre admirable, mais il me semble mĂ©riter, non pas une critique, mais une remarque. Ce n’est pas un essai sur l’identitĂ©, bien sĂ»r, mais on voudrait organiser, sur ce thĂšme, un Ă©change entre Nathalie Heinich et Delphine Horvilleur : en effet, le modĂšle de Heinich de l’identitĂ© sur trois plans, apporte plein de questions et d’Ă©clairages au texte d’Horvilleur.
    Il me semble, ainsi, que c’est un bien grand luxe que de pouvoir ainsi rejeter les identitĂ©s prescrites, quand Ă  l’Ă©vidence on a eu l’occasion d’en avoir une, transmise, apprise, travaillĂ©e. Descendante de survivants des camps de concentration, on ne devient pas rabbin par hasard. Le problĂšme de l’identitĂ© ce n’est pas du on/off, c’est un travail, un cheminement, que Delphine Horvilleur a fait, et continue Ă  faire, visiblement, mais pour livrer une histoire en forme de pirouette esthĂ©tique. Prendre la libertĂ© de jouer avec son identitĂ© implique d’ĂȘtre suffisamment stable sur cette identitĂ© : on ne joue qu’avec ce qui existe. Rechercher la cohĂ©rence identitaire est tout aussi important que de ne pas s’enfermer dans une recherche de puretĂ© identitaire.

    La cohĂ©rence identitaire est un Ă©lĂ©ment fondamental de la compĂ©tence Ă  la vie sociale et, au-delĂ , du bonheur d’exister. Nathalie Heinich

    Par ailleurs, j’ai le sentiment Ă  la lecture, que la grande intelligence d’Horvilleur, capable de crĂ©er des liens entre toutes choses, crĂ©ative, brillante, montre aussi une sorte de frĂ©nĂ©sie virevoltante de rĂ©cits. Les rĂ©cits restent des rĂ©cits, et s’ils ouvrent – c’est aussi leur fonction – sur du sens, de la tolĂ©rance, une capacitĂ© Ă  vivre d’autres vies, d’autres filiations, ils prĂ©sentent aussi l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre imaginaires, et fictifs. Il est intĂ©ressant, aussi, de savoir recoller au rĂ©el. La vĂ©ritĂ©-correspondance ne doit pas ĂȘtre abandonnĂ©e pour la vĂ©ritĂ©-cohĂ©rence. Ce n’est pas antinomique. A nouveau, comprendre qu’il n’y a pas nĂ©cessairement de frontiĂšres nettes entre nos diffĂ©rentes identitĂ©s, n’est pas synonyme de dissolution complĂšte de l’identitĂ©. La rĂ©alitĂ© est que ces rĂ©cits nous structurent, et sont autant de tuteurs pour guider notre identitĂ©. A quoi servirait un tuteur sans plant qui s’en sert pour grandir ?
    Mais ce ne sont que des remarques Ă  la marge : j’ai pris un grand plaisir Ă  lire ce livre simple et complexe, profond et lĂ©ger, paradoxal et clair.

  • Citation #153

    Il n’existe pas de sujet peu intĂ©ressant, il n’y a que des personnes peu intĂ©ressĂ©es.

    Gilbert Keith Chesterton (1874 – 1936) Ecrivain anglais

    Banalité ?

    Prise au premier degrĂ©, cette citation n’a aucun intĂ©rĂȘt : il est Ă©vident qu’il y a des sujets peu intĂ©ressants, ou moins intĂ©ressants que d’autres.
    Mais ce que nous dit Chesterton, c’est que cette caractĂ©ristique n’est pas intrinsĂšque aux sujets, mais bien une composante que nous leur apportons. Cette citation me fait penser Ă  une phrase que j’avais retenue d’un ancien collĂšgue : « Il n’y a pas d’urgence, il n’y a que des gens pressĂ©s. » C’est une autre maniĂšre de dire la mĂȘme chose, sur un autre exemple.

    Valeur des choses

    C’est un point important aussi lorsqu’on parle de valeur au sens Ă©conomique : la valeur n’est pas intrinsĂšque aux choses (produits, objets, services, etc…). Bastiat11. Si vous ne connaissez pas Bastiat, vous pouvez dĂ©couvrir son oeuvre librement sur Bastiat.org l’avait remarquablement bien dĂ©montrĂ©. La valeur se créé au moment oĂč un Ă©change prend place : c’est bien que la valeur n’est pas contenue dans les choses, mais dans ce que nous mettons comme valeur relative dans ces choses. Que l’on songe Ă  une bouteille d’eau : sa valeur n’est Ă©videmment pas la mĂȘme selon que l’on se trouve installĂ© chez soi Ă  cĂŽtĂ© d’un robinet avec l’eau courante, ou si l’on est au milieu du dĂ©sert, en plein soleil, avec 2 heures de marche devant soi. Si la valeur de la bouteille d’eau change selon les circonstances et le contexte, c’est bien qu’elle n’est pas contenue dans l’objet (la bouteille d’eau), mais plutĂŽt en lien avec ce que nous serions prĂȘt Ă  Ă©changer contre.

    Changer le regard

    Enfin, de maniĂšre plus simple et plus profonde, Chesterton nous invite Ă  changer le regard que nous portons sur les choses : toute chose est une source potentielle de rĂ©flexion, de mĂ©ditation, et peut-ĂȘtre reliĂ©e en esprit, avec Ă©normĂ©ment d’autres choses. C’est un jeu, crĂ©atif, et c’est une gymnastique intellectuelle qu’il est bon d’entretenir. Il n’y a pas de sujet inintĂ©ressants : il nous revient de savoir les regarder de maniĂšre intĂ©ressĂ©e.

  • Espoir ?

    Espoir ?

    Il est trĂšs difficile en ce moment, quand on s’informe un peu, d’avoir beaucoup d’espoir. Entre les guerres, les attentats, les violeurs, et la corruption gĂ©nĂ©ralisĂ©e des Ă©lites, il n’y a pas beaucoup de raisons de se rĂ©jouir. Mais je me suis fait la remarque en regardant au fil des moments dans le mĂ©tro, ou le soir, ou Ă  mes moments perdus, qu’il y avait encore en France de vrais Ă©lites intellectuelles, rigoureuses, capables de doute et de dĂ©bat, et que rien n’Ă©tait perdu. Il y a de l’espoir ; mais il est urgent de dĂ©gager la clique de minables pervers qui nous dirigent (droit vers le mur). Je partage donc avec vous quelques-unes des liens qui m’ont, mĂȘme si elles n’Ă©clairent pas la situation d’un regard particuliĂšrement optimiste, mis du baume au coeur : il reste de vrais esprits, courageux, un peu partout. Tout le monde ne recherche pas le « consensus », certains restent encore attachĂ©s Ă  la vĂ©ritĂ©.

    • Une passionnante et remarquable confĂ©rence de RaphaĂ«l Liogier, philosophe et sociologue, invitĂ© Ă  l’IHU Marseille MĂ©diterranĂ©e (oui Didier Raoult fait aussi partie de ceux que j’admire) : « L’Ă©thique peut-elle se passer de morale ?« 
    • Une trĂšs intĂ©ressante et stimulante interview d’Ariane Bilheran [1][1] Le site personnel d’Ariane Bilheran : son site, philosophe et psychologue, dont les travaux portent sur les manipulations, la perversion, le totalitarisme, qui dĂ©crit les mĂ©canismes de contrĂŽle social monstrueux qui se sont mis en place Ă  notre Ă©poque
    • Un fil trĂšs intĂ©ressant sur Twitter, alimentĂ© par @Elpis_R, et qui regroupe pas mal de ressources et de contre-arguments Ă  la fumeuse thĂ©orie du rĂ©chauffement climatique, devenue une vĂ©ritable religion pour certains. On y trouve – entre autres – pas mal de verbatims de scientifiques qui dĂ©montent ces croyances et soulignent l’absence de preuves.
    • Une analyse intĂ©ressante d’Olivier Piacentini, essayiste et Ă©conomiste, invitĂ© par l’excellent Cercle Aristote (créé et animĂ© par Pierre-Yves Rougeyron, juriste et politilogue). Comment ne pas avoir envie d’Ă©couter une confĂ©rence dont l’orateur commence par s’appuyer sur Philippe Nemo pour dĂ©finir l’Occident ?Il faut dĂ©couvrir le travail extraordinaire du Cercle Aristote

    Bonne lecture et bonne Ă©coute. Certes, l’espoir est faible. Mais en regardant l’intervention de Christian Perronne devant des parlementaires europĂ©en, je me dis que la vĂ©ritĂ© finit parfois par Ă©clater. La cour de justice de l’Etat de New-York vient d’ordonner la rĂ©intĂ©gration et le dĂ©dommagement des personnes suspendues injustement pour cause de non-vaccination COVID. C’est ce qui se passe dans un Ă©tat de droit ; nous verrons si la France en est toujours un. Je me permets d’en douter raisonnablement.