Harmonies économiques : Introduction

Les mauvaises routes empruntées si on considère les intérêts comme antagoniques

Bastiat passe ensuite en revue les multiples et épineuses questions à résoudre si on choisit cette deuxième option, par exemple :

Si l’intérêt individuel est opposé à l’intérêt général, où placerez-vous le principe d’action de la Contrainte? Où sera le point d’appui? Sera-ce en dehors de l’humanité? Il le faudrait pour échapper aux conséquences de votre loi. Car si vous confiez l’arbitraire à des hommes, prouvez donc que ces hommes sont pétris d’un autre limon que nous; qu’ils ne seront pas mus aussi par le fatal principe de l’intérêt, et que, placés dans une situation qui exclut l’idée de tout frein, de toute résistance efficace, leur esprit sera exempt d’erreurs, leurs mains de rapacité et leur cœur de convoitise.

d’où le rappel de sa conviction :

La conclusion des économistes est la Liberté. Mais, pour que cette conclusion obtienne l’assentiment des intelligences et attire à elle les cœurs, il faut qu’elle soit solidement fondée sur cette prémisse: Les intérêts, abandonnés à eux-mêmes, tendent à des combinaisons harmoniques, à la prépondérance progressive du bien général.

La place du Mal, et la solidarité

Bastiat dit ensuite sa foi dans la Liberté et l’harmonie de ce qui se passe si on laisse les hommes libres (au sens sociétal du terme, c’est à dire dans la mesure où ils ne viennent pas empiéter la liberté des autres). Et il donne déjà les arguments à ceux qui voudraient l’accuser, dans son optimisme d’économiste, de nier le mal, et explique en quoi la Solidarité peut nuire à son but initiale en déplaçant les effets des erreurs :

La question est de savoir si nous avons la Liberté.
La question est de savoir si ces lois agissent dans leur plénitude, si leur action n’est pas profondément troublée par l’action opposée des institutions humaines.
Nier le Mal! nier la douleur! qui le pourrait? Il faudrait oublier qu’on parle de l’homme. Il faudrait oublier qu’on est homme soi-même. Pour que les lois providentielles soient tenues pour harmoniques, il n’est pas nécessaire qu’elles excluent le mal. Il suffit qu’il ait son explication et sa mission, qu’il se serve de limite à lui-même, qu’il se détruise par sa propre action, et que chaque douleur prévienne une douleur plus grande en réprimant sa propre cause.
La société a pour élément l’homme qui est une force libre. Puisque l’homme est libre, il peut choisir; puisqu’il peut choisir, il peut se tromper; puisqu’il peut se tromper, il peut souffrir.
Je dis plus: il doit se tromper et souffrir; car son point de départ est l’ignorance, et devant l’ignorance s’ouvrent des routes infinies et inconnues qui toutes, hors une, mènent à l’erreur.
Or, toute Erreur engendre souffrance. Ou la souffrance retombe sur celui qui s’est égaré, et alors elle met en œuvre la Responsabilité. Ou elle va frapper des êtres innocents de la faute, et, en ce cas, elle fait vibrer le merveilleux appareil réactif de la Solidarité. L’action de ces lois, combinée avec le don qui nous a été fait de lier les effets aux causes, doit nous ramener, par la douleur même, dans la voie du bien et de la vérité.
Ainsi, non-seulement nous ne nions pas le Mal, mais nous lui reconnaissons une mission, dans l’ordre social comme dans l’ordre matériel.
Mais pour qu’il la remplisse cette mission, il ne faut pas étendre artificiellement la Solidarité de manière à détruire la Responsabilité; en d’autres termes, il faut respecter la Liberté. Que si les institutions humaines viennent contrarier en cela les lois divines, le Mal n’en suit pas moins l’erreur, seulement il se déplace. Il frappe qui il ne devait pas frapper; il n’avertit plus; il n’est plus un enseignement; il ne tend plus à se limiter et à se détruire par sa propre action; il persiste, il s’aggrave, comme il arriverait dans l’ordre physiologique, si les imprudences et les excès commis par les hommes d’un hémisphère ne faisaient ressentir leurs tristes effets que sur les hommes de l’hémisphère opposé.
Or, c’est précisément là la tendance non-seulement de la plupart de nos institutions gouvernementales, mais encore et surtout de celles qu’on cherche à faire prévaloir comme remèdes aux maux qui nous affligent. Sous le philanthropique prétexte de développer entre les hommes une Solidarité factice, on rend la Responsabilité de plus en plus inerte et inefficace. On altère, par une intervention abusive de la force publique, le rapport du travail à sa récompense, on trouble les lois de l’industrie et de l’échange, on violente le développement naturel de l’instruction, on dévoie les capitaux et les bras, on fausse les idées, on enflamme les prétentions absurdes, on fait briller aux yeux des espérances chimériques, on occasionne une déperdition inouïe de forces humaines, on déplace les centres de population, on frappe d’inefficacité l’expérience même, bref on donne à tous les intérêts des bases factices, on les met aux prises, et puis l’on s’écrie: Voyez, les intérêts sont antagoniques. C’est la Liberté qui fait tout le mal. Maudissons et étouffons la Liberté.

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max
13 années il y a

Je ne suis qu'en partie d'accord avec lui.
Concernant l'explication de la page 2, si j'admets qu'étouffer la Responsabilité par trop de solidarité fait grandir la place du "Mal", en revanche je n'ai pas compris en quoi le Mal tend à se détruire par lui même dans le cas inverse. On peut faire le mal de façon tout à fait responsable, non ?

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[…] article de la série consacrée au livre d’Harmonie Economique de Frédéric Bastiat. Après l’introduction qui présentait l’idée maîtresse du livre (”les intérêts légitimes sont […]

Nath
13 années il y a

Au secouuuurrrs !
Un texte comme ça, ça me fait franchement peur !
Une chose est sûre, je crois que nos convictions se situent à 180°. Intéressant.